Adara Oxford, de Marie-Ange Garand

 (Après Marie-des-Cendres)

Adara Oxford

Cheveux très longs bouclés, d’un blond platine laissés détachés derrière un long dos droit constamment soutenu par un fauteuil roulant. Robe bleu pastel de jeune fille à multiples jupons fait ressortir la féminité et les traits du visage si fin. Longs bas blancs et petits souliers bleus cachent la peau lisse de ses jambes immobiles.

Des yeux blanchâtres de mort font contraste avec l’enthousiasme vivant de sa voix. Petit sexe étroit et délicat aux douceurs de femme jeune.

Quand vous m’aviez dit qu’il faudrait que j’écrive, cela me fit rire. Je ris de manière sincère pour la première fois depuis des années. Lorsque j’ai ouvert les yeux, vous n’avez même pas bronché. Vous êtes seulement resté là, à contempler silencieusement. Du moins, c’est ce que je crois, car vous avez été l’une des rares personnes dont je fus presque incapable de déchiffrer, vous et mon père. Vous êtes tous deux des hommes rationnels qui n’ont pas peur de ce qu’ils veulent. Quand on m’a dit que vous aviez montré un intérêt pour ma personne, une pauvre fille de riche noble aveugle, je lisais l’histoire de la jeune fille mi-poisson qui voulait devenir femme. C’est une histoire que j’apprécie depuis que je suis toute jeune, car je m’y retrouve : elle n’est pas humaine et il lui manque un sens. Je suis un monstre aux yeux de mort, incapable de voir des teintes différentes que celles du blanc, du jaune, du rouge et du noir. Mon monde n’est pas couleur : il est son et toucher.

Cette journée, j’ai senti une paire de mains fortes soulever les miennes, me sortant de mon refuge pour m’emmener en lieu excitant. Je sentais l’angoisse de ma famille à vous avoir en leur salon, mais je ne partageais pas leur peur; je me sentais sur le point d’être libérée par ces mains, ces mains qui ont vécu et qui cherchent à vivre à nouveau. Vous vous êtes présenté de manière si noble et élégante, puis vous vous êtes assis auprès de moi. Lorsque j’ai ouvert les yeux, tous ont arrêté de respirer, sauf vous. Vous ne sembliez pas horrifié ou honteux de ma difformité. Si je devais deviner, je dirais que vous étiez intéressé, même intrigué par mon incapacité à interpréter le monde comme simple femme. J’ai senti votre forte main sur la mienne me quitter pour aller murmurer quelques mots à mon frère aîné, puis vous êtes revenu avec les plus belles nouvelles, les mains sur mes joues.

Les bras autour de mon livre favori, l’une de vos servantes m’a amenée jusqu’à ma chambre où j’ai cru sentir des odeurs de parfum féminin et d’humidité plus rattachée à celle d’un cours d’eau. On m’y laissa plusieurs jours seule, les servantes passant parfois pour s’assurer de mon bien-être. J’étais seule avec mes livres, comme toujours. Je me retrouvai à penser à vos mains à chaque moment de banalité.

Un matin, je sentis la maison trembler à votre arrivée. Les servantes arrivèrent plus rapidement à ma chambre pour m’habiller de toutes sortes de vêtements doux et serrés, me couvrir de parfums et me coiffer comme la plus noble des dames, comme je fus habituée à un très jeune âge. Vous êtes entré quelque temps après pour me faire la conversation, puis nous avons échangé quelques banalités avant de déguster un doux thé à la lavande et au miel blanc. J’avais entendu parler de vos autres femmes et je n’avais pas peur de vos intérêts, ni même du sort que vous me réserviez. En fait, je les voulais, ces vices que vous abritiez. Il manquait de vie en moi, fille de riche qui n’avait connu que la texture des nourritures les plus exquises, celle des tissus les plus soyeux et la fermeté du fauteuil roulant qui me suit comme un indice sûr de mort depuis que je sais m’assoir. Je voulais tout ce que vous pouviez m’offrir, les choses les plus simples, les plus animales de la vie, mais je voulais surtout vos mains. Ces mains qui avaient travaillé, qui avaient touché, qui avaient tué… Ces mains qui avaient connu la vie et la mort.

Jamais je n’avais pensé en lisant ces récits de chevaliers, d’hommes galants et même ceux d’érotisme mis à l’index recueillis par mon père, que le toucher d’un homme comme vous m’aurait été aussi nécessaire. Vos mains qui se faufilaient dans mes cheveux, qui traçaient des chemins sur mes bras, mon dos et mes fesses et qui se réfugiaient en mon sexe me donnaient l’impression de vie, comme si toute la jouissance de celles qu’elles avaient conquises m’envahissait d’un coup. Même le Prince, ami de mes parents, qui était venu me visiter auparavant ne pouvait être comparé à vos mains et le bonheur délivrant qu’elles m’ont apporté. Je m’excuse de la banalité des miennes, car malgré le nombre de textes, de livres et de pages qu’elles ont parcourus, jamais les connaissances qu’elles ont acquises ne pourront se mesurer aux vôtres.

Je n’ai jamais su vous lire, autant dans les moments de passion que de discussion, et cela est l’autre chose que j’aimais de vous : vous étiez une aventure. À chaque moment passé avec vous, je devais braver l’inconnu et attendre les conséquences. C’est donc pour cela que j’aimerais vous donner cette aventure finale.

 

À propos d’Adara

Je me souviens de la poupée de la vitrine du petit magasin que j’ai aperçue lors d’une promenade en ville avec mon père. Elle avait les cheveux blonds bouclés, une robe à multiples jupons bleu pastel, de longs bas blancs et de petits souliers bleus, le tout orné d’épaisses lèvres d’enfant et de yeux saphirs. Quand la famille Oxford m’a présenté leur fille Adara en guise d’épouse, ce fut la première image qui me vint à l’esprit.

Les mains sur la machine à écrire, le texte témoignant de la présence d’Adara à ma gauche, sur le bureau, elle regardait un peu vers la droite, comme je l’ai vu faire durant nos ébats. Je l’avais choisi à cause de cette vie et cette manière naïve et jeune qu’elle avait de voir le monde; de cette manière de vivre hors d’elle, qui me rappelait un peu Lottä, ma « femme mythologique ». Elle savait toujours ce qu’elle voulait et vivait pleinement les moments.

Quand elle m’a dit plus tôt, cet après-midi, qu’elle était prête, l’idée de la mort de cette jeune femme pleine de vie, qui m’obsède depuis des mois, m’a fait durcir d’un coup. Je maintenais avec difficulté ma concentration et mon attention à la rédaction de ses paroles, attendant avec anticipation le plan qu’elle me promettait dans son texte.

Je vis ses lèvres se fendre en un sourire décidé, comme celui du premier jour, et elle m’annonça qu’elle voulait mourir en combat promettant la mort de l’un ou de l’autre et dans le plaisir : un étranglement mutuel en faisant l’amour. Je fus intrigué. Je poussai son fauteuil jusqu’à sa chambre et la couchai nue sur les draps. Je commençai à parcourir son corps de mes mains et son souffle s’accéléra, la cyprine coulant abondamment sur mes doigts. Quand j’enroulai les mains autour de son long coup délicat, mon excitation prit de l’ampleur. Nos mains se serrèrent autour de l’un et de l’autre jusqu’à ce que je me réveille d’une noirceur momentanée, le corps d’Adara gisant près du mien, souriant. Je parcourus son corps une dernière fois à la recherche de quelque signe de vie et je m’assis devant la fenêtre, écoutant avec réelle attention les mots d’Adara posés sur le fin papier.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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