Alice Wonder

(Après le personnage de Constance)

Alice Wonder

Un petit corps à la silhouette fine, les cheveux courts, bruns, placés avec soin. De l’encre imprimée au niveau des omoplates, un regard profond et sage entouré par des cernes creux contrastant avec des traits jeunes et délicats.

Une allure désinvolte allant de pair avec un charisme surprenant. Petit bout de femme franche au parler cru; délicieusement troublante du haut de ses quatre pieds neuf pouces. De fines cicatrices lézardent ses petits bras, la profondeur d’un malaise enfouie en son âme, sous ses défenses de compassion, d’amour et d’illusion.

 

Dimanche

Dimanche, c’est le jour du Seigneur, le jour du repos. Pour la première fois depuis des lustres, je suis rassasié, j’ai dormi en un lis fort confortable et j’ai ainsi toutes les conditions pour écrire, en état de calme. J’écris toujours ce qui doit être écrit, les choses à se souvenir, telles que les règles des jeux d’enfants et d’adultes, ayant tous une logique précise. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vu les gens comme des énigmes à déchiffrer et toute situation comme un plateau de dames.

  1. Bien souvent, le jeu est plus simple qu’il n’y paraît…

 

Samedi

Ainsi, je rencontrai Féléor, homme riche qui me libéra de mon errance à travers villes et villages.

À mon arrivée en son manoir, j’entrepris d’en découvrir tous les petits secrets cachés de l’endroit. Je tombais bien évidemment sur le journal de Mercredi, ainsi que sur celui de Constance. Je compris le rapport privilégié que Féléor avait entretenu avec ces femmes ainsi que la grandeur et la portée réelle du jeu de l’homme que j’avais choisi de suivre. En découvrant ainsi sa personne, ses fantasmes, je sus que j’allais devoir parier gros, avec un joueur dangereux parce que désireux et capable de vivre ceux-ci en une certaine mesure.

 

Mercredi

C’est un mercredi que j’ai pris paris avec Féléor. Après m’avoir convaincu de venir jouer à son manoir, ce qui ne fut pas bien difficile parce que je cherchais à quitter la troupe de cirques ambulants, il me demanda quel style de joueuse j’étais. Prête à tout, voilà ce que j’étais.

 

Mercredi

Chacun de nous fait partie du jeu et chacun de nous à son propre objectif. Quel est le mien? C’est de jouer, découvrir et ressentir un certain bien-être. Féléor, malgré ses grands airs, joue aussi. Son objectif à lui? Il est de se découvrir à travers les autres et jouir le plus qu’il le peut à travers ses relations.

 

Mercredi

Parlons de moi un peu. Mes parents furent victimes de la maladie alors que j’étais encore jeune, je les ai perdus en même temps que j’ai perdu la vie stable que j’avais alors. Je fus recueilli par une troupe semblable à celle qui m’amena en cette ville et depuis j’ai déambulé dans les places de la même façon que je déambule en cette vie. Ce qui me ramène ici.

 

Mercredi

Étant assez joueuse pour réussir à obtenir, le plus souvent par astuce, ce que je pouvais vouloir de Féléor je commençais à m’ennuyer et à désirer de plus grand défi de sa part. Heureusement, le théâtre de la chambre à coucher en est un sans maître contesté, et le combat fait toujours rage. Tout compte, les décors, les personnages, le choix des armes, bref la compétition est sans merci.

 

Mercredi

Aujourd’hui, il y avait une lettre posée sur ma table de chevet. Féléor était absent. Dans la lettre, il avait écrit : tu vivras comme tu l’entendras, pouvant faire ce que tu souhaites, tout ce que tu souhaites, si tu trouves la réponse à mon énigme. Devine quel est ce jeu que je joue? Il te reste sept tours. Devine.

 

Jeudi

Aujourd’hui, sur la même table, il y avait d’écrit six tours et Féléor était toujours introuvable. Ajouté aux mots six tours, le même mot, devine, une espace superflue séparant la deuxième syllabe de la troisième. Je crois que je commence à comprendre.

 

Le dernier mercredi

Je crois que le jeu prendra fin bientôt. Il est beaucoup plus calculateur que je le pensais. Au moins, je lui laisse une dernière énigme, car il m’a vu écrire, mais ne trouvera jamais ce journal.

 

 

À propos d’Alice Wonder

J’ai rencontré Alice lors du passage d’une troupe de cirques dans les rues de la Cité. Étant alors dans un état lamentable suite à la mort de Constance, je buvais mes peines dans le Quartier Gris. Alors que j‘étais occupé à finir une bouteille de vinasse sur la terrasse d’un café, la troupe vint s’y abreuvoir de la même façon. Alice s’exclama haut et fort, à qui voulait l’entendre, qu’elle pariait tout ce que l’on pouvait bien vouloir parier, avec n’importe qui et à n’importe quel jeu de l’esprit. Mes expériences antérieures m’ayant rendu plus joueur qu’autrefois, je la choisis comme troisième compagne.

Au tout début, elle installa un jeu de dames au salon. Pour chaque défaite, l’adversaire avait droit à une faveur. Bientôt, toute situation impliquait une compétition de l’esprit entre elle et moi, laissant le plus faible à la merci de l’autre. Pendant un moment, j’ai retiré grands plaisirs à ces affrontements. Alice était d’une clairvoyance et d’une intelligence surprenante et l’emportait souvent, me demandant ensuite de faire des tâches ingrates en me titillant jusqu’à ce que je ne sois plus capable de résister à mon désir d’elle. Puis, tombant à genoux, je la voyais se détourner de moi, m’ignorant. J’avais perdu, je n’étais plus rien. Pris de rage, je l’embarquais dans un jeu plus rude, durant lequel je tentais de la maîtriser. Plus frêle, je parvenais souvent à mes fins, et pris de honte après m’être libéré du désir absolu, je tombais de nouveau à genou, sous le regard amusé de la jeune femme qui, elle le savait, avait encore gagné.

Au bout de quelques mois, je me lassai de cet affrontement continu et cyclique au court duquel je ne pouvais que perdre. J’inventai un nouveau terrain de confrontation. Je voulais parier plus que la sainteté de mon esprit, je voulais parier notre vie, jouer notre mort. J’écrivis donc l’énigme, en lui promettant que si elle en trouvait la réponse, elle pourrait partir avec assez d’argent pour vivre une vie entière de découverte, ce qu’elle aspirait véritablement. Je ne savais pas qu’elle avait découvert le journal de Mercredi, mais malgré cela elle ne comprit que bien trop tard la portée de mes mots ainsi que l’effet que ceux de ladite adolescente avaient eu sur moi. Le jeu était déjà terminé, et ma récompense beaucoup trop proche. Avant qu’elle ne puisse réagir, ce mercredi-là, je la saisie et l’emporta dans l’ancien laboratoire de Constance, poison en poche. Cette fois, je n’aurais pas la déception de me voir refuser la jouissance suprême. Ce n’est que bien plus tard que je découvris son journal et que je pus lire, inscrit dessus, accompagné par le reste de ses écrits : si tu le veux, tu as gagné. Dernier pied de nez d’Alice.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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