Ambre Châteaubriant, de Marie-Soleil Bourgault

 (Après Frida-Oum Malinovski)

Ambre Châteaubriant

Une légère étoffe de soie d’une douceur rappelant celle de la peau recouvre le corps jeune à la silhouette svelte et élégante. Les petits seins à la française sont dissimilés sous de délicates dentelles, parfois couverts, souvent nus. La longue robe aux fines bretelles danse au rythme de la démarche chancelante, le bassin se promenant de gauche à droite en suivant la cadence. Les cheveux noirs sont coupés carrés et les yeux saillants.

Charmant poème. La demoiselle a l’odeur d’une femme mûre qui, malgré la jeunesse du corps, rappelle un parfum opulent aux ingrédients digne de son prénom. Derrière le regard mystérieux se cache une ardeur brûlante au creux des iris qui, au soleil, semblent incarner la beauté de cette pierre précieuse.

 

Cher journal,

Je n’ai personne à qui parler alors je vous écris. Depuis qu’on m’a appris à lire et à écrire, je me sens enfin libre d’exprimer mes états d’âme, ceux que je ne suis pas en mesure de partager avec les religieuses du couvent. Depuis que papa et maman sont morts, c’est elles qui s’occupent de moi. Le soir, pour m’endormir, l’une d’entre elles me raconte une histoire pour me mettre au lit. Elle en apporte une nouvelle chaque soir, mais elles finissent toutes par être similaires, terminant toutes de la même façon. L’histoire fantastique d’une princesse qui trouve son prince charmant, dans un château lointain où ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. C’est ce qui me berce, tous les soirs, jusqu’à ce que le marchand de sable vienne me visiter. Je rêve d’une histoire semblable à la leur, où mon prince viendra un jour me libérer de cette forteresse qui me sert de prison. Dans mes rêves, c’est un ogre qui vient souvent m’enlever. Il ne me fait pas peur. Malgré qu’il n’ait pas l’apparence du charmant prince illustré dans les contes, il me rassure et me fascine. Je me surprends à rêver à lui la nuit, et ce même le jour. Pourtant, je ne sais pas ce que c’est d’aimer. Contrairement à l’écriture, les bonnes sœurs ne me l’avaient jamais appris. Chaque soir, je m’endors avec l’espoir qu’un jour il vienne me délivrer et comme à chaque matin, je me réveille encore seule, le cœur gros d’avoir encore rêvé un peu trop. Les sœurs me répètent souvent qu’on ne doit pas se laisser emporter par nos folies, que les rêves ne sont que des inventions du diable afin de nous tenter à commettre des péchés. Si seulement elles savaient tout ce qui me traverse la tête! Bien évidemment, elles ne peuvent en savoir un mot, c’est pour cette raison que je vous les confie, avec vous, je sais que mon secret est en sécurité.

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Un homme a parlé de moi à une des religieuses du couvent. Je ne suis pas censée être au courant, mais je les ai entendus discuter lors de sa visite de la semaine dernière. Il s’appelle Féléor Barthélémy Rü. Il possède même un manoir, comme dans les livres de princesse. J’ai cru entendre qu’il souhaitait me le faire visiter. J’ai peur de faire mauvaise impression et de ne pas être assez belle ni assez intelligente pour un homme comme lui. Je donnerais tout pour pouvoir aller habiter avec lui dans son château.

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C’est officiel, j’emménage avec lui dès la semaine prochaine. Les religieuses sont venues me l’annoncer tout juste ce matin. Je n’en crois pas mes yeux! Parfois, je me surprends à me pincer tant je me demande si ce que je suis en train de vivre est réel. Je ressens souvent le besoin de devoir confirmer son existence, comme pour me rassurer qu’il n’est pas seulement issu d’un autre de mes rêves les plus fous.

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Lorsque Féléor m’a demandé d’écrire sur lui, j’étais ravie tel un enfant le jour de Noël. J’aime écrire. Cela me permet de me souvenir des choses. Si je n’écris pas tout ce que je vie, j’ai l’impression que ce n’est pas réellement arrivé. J’ai ce besoin de laisser ma trace, pour confirmer que mon existence ne tombera pas dans l’oubli. Avec Féléor, j’ai enfin l’impression d’être quelqu’un. Il a éveillé en moi un feu qui dormait depuis longtemps et qui ne cesse de brûler depuis. Ce soir, il me réserve une surprise. Il veut que je me mette belle pour lui. J’ai enfilé ma longue robe noire en soie et j’ai omis de mettre des sous-vêtements. Je me suis même parfumée pour lui plaire. Quand Féléor et moi faisons l’amour, je me sens vivre, presque comme si j’étais dans un état second. Il me prend avec vigueur et ne se gêne pas avec mon corps, qu’il explore de fond en comble. Il me fait sentir tout drôle, c’est la première fois que quelqu’un me fait ressentir des émotions de la sorte. Je crois que je l’aime.

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Féléor boit de plus en plus. Un jour qu’il était ivre, il se défoula sur moi avec plus d’ardeur qu’à l’habitude, usant de sa force afin de me faire l’amour sauvagement. Ses gestes ne m’ont pas déplu, au contraire, j’eus plus de plaisir qu’à l’habitude et je le trouvais courageux de me prendre ainsi. La douleur me procure une jouissance frôlant l’extase. Il me rappela mes rêves d’autrefois, me plongeant dans de vilaines folies. Ce qui me déplait quand Féléor boit, c’est qu’il me néglige. Il ne prend plus soin de moi et me laisse de côté, préférant de loin son whisky à ma tendresse. Il se plonge dans un état où il ne fait que boire, même lorsqu’il fait jour! Cela m’agace, mais si les religieuses m’ont appris une chose sur le mariage, c’est que nous devons obéir à notre mari et satisfaire ses envies, ce que je fais sans dire un mot.

*

Féléor ne me prend plus par surprise. Il est désormais bien trop absorbé par l’alcool. Avant, nous étions ivres de passion mais maintenant, le liquide contenu dans son verre lui suffit. Le mystère entre nous est disparu. Les jeux ont cessé et je me sens plus ennuyée que jamais. Tout me poisse, je n’ai plus envie de rien, même écrire ne suffit plus à apaiser mes maux. Parfois, je me demande pourquoi j’écris. Pour qu’on se rappelle de moi? Pourtant, quand les démons me hantent, je préfèrerais qu’on m’oublie. Sans l’amour de Féléor, mieux vaut mourir! Oui, je veux que Féléor me tue. De toute façon, sans cet amour, je me sens déjà comme une vulgaire morte. Je refuse de laisser mourir cette passion à petit feu. Je refuse que notre relation se dégrade, j’ai envie qu’il se souvienne de moi comme au premier jour où il posa les yeux sur moi. La seule façon de laisser cette relation vivre est si elle meurt maintenant, avant qu’il ne soit trop tard et que l’ennui emporte ainsi tous nos souvenirs passionnels sur son passage. De cette façon, il se souviendra de nous comme deux êtres fous l’un de l’autre, éperdument amoureux. Je préfère m’éteindre tout d’un coup plutôt que de laisser notre relation pâtir et de devenir plus morne et ennuyante qu’elle ne l’est déjà, si c’est même possible. Ne soyez pas triste pour moi, j’ai connu l’amour, je peux donc mourir en paix. On m’avait enfin appris à aimer et j’aimais penser que, au travers mes écrits, je resterai en quelque sorte en vie sur terre. Sur le lit, je laisserai les instructions de mon dernier jeu pour que Féléor les découvre. J’ai envie de lui faire une surprise.

 

Cher Féléor,

Ces mots qui découlent de ma plume d’encre vous sont destinés. Pour ma dernière énigme, il vous suffira de suivre ces instructions bien simples. Demain soir, dès que l’aube sera tombée, vous commencerez par me trouver parmi les chambres du manoir. Il vous faudra utiliser vos grandes oreilles et convoiter votre ouïe. Au son de la musique, vous viendrez me retrouver et nous nous rejoindrons afin de se livrer l’un à l’autre. Lorsque nous ferons l’amour, je serai nue avec comme seul bijou mon pendentif en or en forme de cœur autour de mon cou. Outre mes bijoux sonores, ce sera le seul qui ornera mon cou. Seulement lorsque vous serez sur le point de jouir, et seulement qu’à ce moment, vous ouvrirez le pendentif. Le reste des instructions se trouve à l’intérieur.

                                                                                                               Éternellement vôtre,

                                                                                                                                   Ambre

À propos d’Ambre

La première fois qu’Ambre et moi échangions un regard, c’était au couvent des sœurs où j’avais l’habitude d’aller hebdomadairement. C’était un énorme monastère en pierre qui se trouvait non loin de mon repère; nous devions forcément passer devant afin d’atteindre ma solennelle demeure. Ne sachant plus quoi faire de ma fortune, j’investissais beaucoup dans les organismes du coin. Chaque semaine, je m’arrêtais au couvent sur la route afin de faire un don à l’établissement. J’aimais l’idée de donner à son prochain et il me faisait plaisir de donner aux plus pauvres que moi. Lorsque je l’aperçus pour la première fois, elle était assise seule, avec comme seul ami son petit cahier noir, auquel elle semblait tenir comme à la prunelle de ses yeux. Je l’observais avec attention, elle ne leva pas les yeux de son cahier, essayant d’écrire au même rythme que s’enfilaient ses pensées. Après un moment, nos yeux se sont finalement croisés pour la première fois. C’était le genre de regard ébranlant qui était loin de vous laisser indifférent. Aussitôt, elle replongea les yeux dans son carnet, et je sortis du couvent avec le souvenir des yeux intrigants qui ne cessaient d’hanter mon esprit.

Quelques semaines plus tard, j’appris qu’elle se nommait Ambre. Je pris une entente avec les sœurs afin de pouvoir organiser une rencontre avec elle, même cela n’était habituellement pas permis. Je décidai de l’emmener dans ma demeure afin de la lui faire visiter. Lorsqu’elle vit que le manoir qu’elle observait au loin depuis que nous avions quitté le couvent était notre destination finale, elle semblait surprise que ce soit réellement là où j’habitais. Elle avait l’air impressionnée, ce qui me rassurait. Je remarquai qu’elle ne parlait pas beaucoup. Je savais, non, j’en étais même convaincu, derrière sa timidité se cachait une intensité que moi seul pourrait parvenir à éveiller. Peu après notre première rencontre, Ambre vivait à mon chevet au château, comme elle aimait affectueusement appeler notre demeure. Je lui demandai alors d’écrire sur moi. Elle passait ses journées à écrire dans son petit cahier noir, embarrée à l’étage dans la chambre que nous partagions. Je passais mes journées à boire, comme j’avais l’habitude de le faire l’après-midi. Nous avions cette sorte de jeu, où nous nous prenions par surprise. Les petits jeux énigmatiques qu’elle me lançait étaient parfois aussi indéchiffrables qu’elle. Même lorsque j’étais avec elle, elle paraissait toujours un peu seule. Elle n’aimait pas beaucoup le langage des mots, elle préférait communiquer avec moi par l’entremise de son corps. Lorsque nos corps ne faisaient qu’un, il y avait cette fusion qui nous guidait qui faisait en sorte que les mots n’étaient pas nécessaires. L’ardeur contenue dans son regard n’avait pas menti, ma femme était une vraie bête au lit.

Le jour où je tuai Ambre, j’étais loin d’être sobre. La veille, elle m’avait proposé un jeu, laissant des instructions très précises sur le lit, que je devais suivre à la lettre. J’étais fébrile et excité à la fois. Cela faisait longtemps qu’elle et moi ne nous étions pas prêtés au jeu, nous qui autrefois ne pouvions pas passer plus d’une journée sans nous emmouracher, incapable de se passer de la tendresse de l’autre. La première instruction de mon amante était de la chercher parmi les pièces du manoir. Je devais suivre la douce mélodie qui me guiderait à elle. J’entendis les premières notes de musique qui venaient de la plus belle chambre de ma demeure. Je fus surpris de la facilité du choix de ma femme, habituellement, elle était bien plus ratoureuse, rendant la tâche de la trouver presque impossible. Lorsque, ivre, je me dirigeai vers la chambre chaleureuse, je la trouvai assise sur le lit. La très chère était nue, avec comme seul ornement le pendentif en or qu’elle avait évoqué dans ses instructions. Sans tarder, je m’approchai d’elle et ne put résister de la prendre tout en entier, étant incapable de languir plus longtemps. Impossible de résister aux hanches voluptueuses de ma femme. Tant que je la gagnais elle et que je pouvais la posséder en entier, il m’était égal de perdre la partie. J’étais vainqueur. Je lui fis l’amour comme jamais auparavant. Nos deux corps faisaient de l’art et elle avait les yeux rivés sur moi comme un tigre dompté. Comme cité dans les instructions, au moment de jouir, j’ouvris le pendentif en or que portait ma femme. À l’intérieur, les mots « Tuez-moi » étaient inscrits à la main. Si je devais être surpris, je ne l’étais pas. D’un coup, je brandis le chandelier à trois mèches qui se trouvait sur la commode entre mes doigts, guidé par le feu qui brûlait entre elle et moi. Le chandelier éclairait la pièce et teintait cette peau couleur d’ambre. Je le laissai tomber sur ma femme et me retirai d’elle, contemplant le feu qui se répandait tranquillement sur son corps. Ma femme brûlait vive, une magnifique beauté désormais réduite en cendres. Ma femme brûlait vive, et cela m’excitait. Ce fut la dernière fois qu’elle et moi faisions l’amour.

En lisant les écrits qu’Ambre m’avait laissés, je songeai aux paroles de ma femme. Je n’étais pas certain que quelqu’un autre que moi allait la lire un jour, mais avec les cris qu’elle avait poussés lors de son agonie, je pouvais lui garantir que le voisinage n’allait pas oublier son existence. Le lendemain de sa mort, j’allai placer ses cendres, que j’avais disposées dans une urne plaquée or dans la pièce commémorative où vivaient encore mes amantes déchues, et quittai tranquillement la pièce avec comme seul souvenir d’elle, le petit cahier noir, le pendentif en or ainsi qu’une paire de ses petites culottes.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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