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J'aborde cet espace comme un lieu de réflexion sur ma pratique littéraire, ma pratique photographique, sur les différents éléments, voyages, lectures, interventions qui alimentent mes projets.

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Carnet de Rome (III)

Je ne suis pas aussi assidue que j’aimerais l’être dans la documentation de mon séjour. J’en suis désolée. Le travail occupe une place immense de mes journées – même celles où rien n’avance du tout – et cet état de concentration m’absorbe tout entière. C’est difficile de sortir du roman pour venir écrire des entrées de blogue.

Ceci dit, je trouve l’exercice extrêmement important et j’ai plusieurs choses différentes à raconter, que je fragmenterai en différentes entrées.

Ce que je souhaite aborder aujourd’hui n’a pas à voir directement avec mon travail d’écriture, n’a pas non plus à voir directement avec Rome. C’est une réflexion très moralisante, qui s’éloigne de tout ce que je fais habituellement ici, qui concerne la gratitude.

Depuis mon arrivée, deux événements m’ont beaucoup fait réfléchir à la reconnaissance et à l’appréciation des opportunités qui se présentent à nous. Dans un premier temps, j’ai eu un différend avec un des pensionnaires de la Villa. Pour résumer de façon grossière et un peu simpliste la discussion, lui expliquait qu’il était très incommodé par le passage des camions devant sa fenêtre lors des événements privés organisés par la Villa. Depuis mon arrivée, il y a eu un banquet et un mariage. On parle de deux événements, et d’en tout une douzaine de fourgonnettes qui roulent à 10km/heure parce que la seule route d’accès à l’esplanade est pavée et excessivement étroite. Il a dit qu’il voulait que la Villa ne soit que réservée aux pensionnaires, que c’était ridicule de permettre à d’autres personnes de profiter de la beauté de ces lieux. J’ai répondu, très poliment (pour vrai): «Il me semble qu’on est déjà tellement chanceux d’être ici.» et il s’est, disons, emporté, en rétorquant que pour lui «la gratitude» et «la reconnaissance» étaient des «sentiments contreproductifs. Si j’ai été élu pour être ici, c’est alors qu’on devrait me recevoir convenablement.»

Il faut garder en tête que les pensionnaires de la Villa sont hébergés gratuitement au centre de la ville de Rome, qu’ils reçoivent pour leur subsistance 900€ par mois, qu’un blanchisseur lave chaque semaine draps et serviettes, qu’ils ont accès à toutes sortes de ressources, du financement pour faire venir de grands artistes en conférence, des occasions de présenter leur travail aux Romains, etc. La gratitude et la reconnaissance ne me semblent pas, ici, des sentiments contreproductifs. Ça me semble le minimum de la décence.

Je crois qu’en l’occurrence, cette perception de la gratitude comme «improductive» vient de l’idée bizarre qu’apprécier quelque chose s’accompagne nécessairement d’un sentiment de culpabilité ou d’un abaissement implicite. Reconnaître qu’on est privilégié de passer du temps dans un lieu aussi enchanteur, c’est aussi admettre qu’on a accès à une chose que d’autres ne pourront pas vivre et que, concrètement, ce n’est pas juste. Mais la Villa Médicis repose entièrement sur un concept élitiste. Le reconnaître ne m’empêche pas d’y être. Je ne culpabilise pas depuis que je suis arrivée ici parce que j’ai la chance de découvrir ce lieu et que d’autres ne l’auront pas. Sauf que je sais et reconnais que c’est une chance inouïe; et je comprends que cette chance-là relève en partie de moi, mais aussi en partie d’instances sur lesquelles je n’ai aucune incidence.

*

Deux jours après cette discussion, j’ai publié sur Facebook une note remerciant mon amoureux de s’occuper de nos filles et de me permettre de vivre l’esprit tranquille ce mois d’écriture. Certes, ce ne sont pas mes filles dans le sens littéral du terme. Je ne les ai pas portées. Mais elles habitent avec nous 60% du temps, je les connais depuis qu’elles ont 4 ans et elles sont ma famille, autant que si elles étaient les miennes.

Deux personnes – que je ne connais absolument pas d’ailleurs – m’ont écrit pour me dire que je nuisais à la cause féministe en remerciant mon conjoint de prendre soin de SES enfants alors que c’était on ne peut plus normal. « Pensez-vous que lui vous remercierait de vous occuper de vos enfants?!» Bon sang! Mais oui il me remercierait! Il me remercierait chaque jour en privé, au moins une fois en public, parce que c’est simplement normal de dire merci et de reconnaître ce que les autres font pour soi. Un merci, ça ne coûte pas cher, ça n’enlève rien à personne, et ça donne beaucoup de sens à certains gestes.

D’aucuns me diront que c’est facile d’apprécier les choses quand on est privilégiée comme moi. Ils ont raison. Mais les autres résidents sont aussi gâtés (sinon plus) et les mercis à la vie sont souvent une question de point de vue. En remerciant les gens pour les formidables expériences qu’ils nous permettent de vivre, on reconnaît aussi sa chance, et on apprécie davantage ce que l’on vit. Je pense qu’au contraire d’être contreproductif, ça incite à profiter davantage de chaque instant.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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