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J'aborde cet espace comme un lieu de réflexion sur ma pratique littéraire, ma pratique photographique, sur les différents éléments, voyages, lectures, interventions qui alimentent mes projets.

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Écrire, Lire

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J’allais écrire une entrée sur la manière que j’ai de lire, qui est systématiquement teintée par ma pratique d’auteure et de chercheuse, mais avant de me lancer sur ce sujet (la semaine prochaine, sans doute), il me semble nécessaire de parler plus largement du sujet délicat de la lecture.

Dans la vie, j’ai toujours préféré écrire à lire. C’est encore le cas aujourd’hui, prétendre le contraire serait mentir. Mais pendant longtemps (je dirais jusqu’à la fin de ma maîtrise), j’ai assez peu lu. J’étudiais pourtant en littérature, je traversais certes les ouvrages obligatoires, mais je les survolais sans m’arrêter, et avec assez peu d’intérêt. Ce qui m’intéressait, c’était écrire, rien d’autre. En fait, ce qui m’intéressait, c’était moi écrivant et rien d’autre. Je me construisais à travers la fiction, je ne voyais pas ce que la lecture pouvait m’apporter de plus. J’écris ça et je sais que c’est terrible. Je le répète à mes étudiants à longueur de session : pour écrire, il faut lire. Mais aujourd’hui, on lit très peu. On veut être lu tout de suite, être reconnu comme auteur. J’inclus le moi de naguère dans ce « on ». C’est gênant, mais c’est vrai. La scène culturelle est tournée vers la représentation, pas vers l’œuvre d’art.

Pour créer une œuvre d’art, il faut avoir une connaissance du milieu et du contexte dans lequel on s’inscrit. On imagine mal un artiste, par exemple peintre, créer des tableaux remarquables sans avoir mis le pied dans un musée de sa vie, sans rien connaître de l’histoire de l’art. Et entendons-nous, quand je dis cela, je ne parle pas des gens qui ont comme loisir l’aquarelle ou la peinture à l’huile, je parle des gens qui veulent vendre leurs toiles et percer le marché de l’art. Ces gens-là doivent avoir un projet, une vision singulière, et cette vision-là se construit généralement au contact d’autres artistes, d’autres œuvres.

Quand j’ai publié Oss, je suis entrée dans le milieu littéraire en ignorante. En croisant écrivains et éditeurs, j’ai réalisé que je ne connaissais strictement rien de l’écosystème dans lequel je plongeais. C’est donc par orgueil que j’ai commencé à lire. Il fallait bien que je connaisse, au moins un peu, ce que les auteurs que je rencontrais avaient écrit. Autrement je n’aurais rien à leur dire et j’aurais un mal fou à trouver ma place, à être reconnue comme auteure ce qui, à l’époque, était fondamental pour moi. C’est donc d’une façon très égocentrique que je me suis mise à lire, mais alors: quelle découverte!

C’est la lecture qui m’a permis d’écrire Les Sangs. Pour rédiger ce roman, j’ai dû lire un nombre considérable d’autofictions rédigées par des femmes, pour décortiquer les phrases, comprendre les mécanismes de la langue, et trouver des voix distinctes à chacun de mes personnages. C’est la lecture aussi qui a tant complexifié la rédaction de mon roman actuel, parce que j’ai trop souvent eu l’envie de faire autre chose que ce qui me ressemble, tant j’étais charmée par des voix, des styles. Pourtant à force d’essayer toutes sortes de voix qui n’étaient pas les miennes, j’ai affiné ma plume, et trouvé qui je suis, comme écrivaine.

La vérité – mais il ne faut pas la dire à mes étudiants –, c’est que je pense que le fait de ne pas connaître le milieu littéraire m’a servie au départ, parce que je n’ai pas essayé de me tailler une place dans une case, je n’ai pas voulu m’inscrire dans un courant, une pensée, une école. Je n’ai jamais senti le poids de tous les grands auteurs sur mon dos. J’ai fait ce que j’aimais faire sans me poser d’autres questions, sans m’interroger sur la pertinence d’ajouter de nouveaux textes, de nouveaux mots dans le flot déjà torrentiel de la littérature. J’ai écrit sans penser à la publication, par plaisir et pour comprendre certains aspects de ce que j’étais. La rédaction d’Oss était très narcissique, et elle m’était nécessaire pour m’apprendre moi-même. La lecture ne faisait pas du tout partie du processus, alors, et c’est tournée par l’intérieur que j’ai écrit ce roman. J’ai été chanceuse : ça a fonctionné. Mais ça n’a fonctionné que parce que j’ai eu un directeur de maîtrise qui avait énormément lu et qui faisait office de « surmoi littéraire ». Il a pu pallier mon ignorance par ses capacités de lecteur extraordinaires (un jour, j’y reviendrai), pourtant je savais bien qu’en poursuivant dans l’écriture, en souhaitant me risquer à être auteure, entièrement, il fallait que j’intègre ces connaissances moi-même, autant que possible.

À mes étudiants (et aux autres) je préciserai malgré tout que cette non-lecture n’est pas excusable, même en tout début de carrière. Si j’ai eu la chance d’être publiée en dépit de mon inculture, j’ai perdu un temps considérable, et j’aurais pu produire des choses mille fois plus intéressantes si j’avais eu une véritable connaissance de la littérature. Je me rattrape, mais une part de moi regrette de ne pas avoir profité de l’époque où j’avais tout mon temps pour me construire une solide culture littéraire. J’aurais une sacrée longueur d’avance aujourd’hui, qu’en dépit de mes efforts, je ne pourrai jamais rattraper. J’ai très envie de vous dire: ne faites pas cette erreur-là. Vous êtes plus intelligents que ça.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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