Élisabeth DeMatidore, de Mélodie Spears

 (Après Marie-des-Cendres)

Élizabeth DeMatidore

Angulaire, le menton est hautain.  La grise chevelure tire sur le blanc qui rappelle la froideur des yeux. L’expression est rare, mais souvent triomphante. Les mains sont de celles capables d’administrer les plus jouissives des gifles.

Illusion de grandeur encouragée par l’élégance des tuniques. Épaules coupantes, coudes prêts à frapper. Peau froissée et froissante, l’attaque s’y loge.

 

0-0

La première partie que nous avons jouée était une partie d’échecs. Une cuisante défaite pour toi.  L’étrange surprise de la découverte d’un partenaire de jeu pour moi.

Dans le salon des velours, la réception bat son plein, semblable aux centaines  d’autres qui lui ont précédé. Les femmes aux gants blancs et aux escarpins noirs naviguent entre les hommes aux chemises blanches et aux vestons noirs sur le carrelage. Je suis la maitresse de ces lieux barbants. Ces petites gens glissaient autrefois comme des pions sous mon joug. Mais cet énorme échiquier ne m’apporte plus grand défi.

J’ai grandi dans cette aristocratie, l’ai récité tard le soir. Bonne élève, ai appris toutes ses leçons. Aujourd’hui je vieillis dans cette aristocratie que je connais par cœur. Les travers de ces miséreux, j’en ai fait mon terrain de jeu. Un jeu devenu plus une habitude qu’un plaisir. Il est si facile de voler le biberon de ces grands enfants. Jalousie, colère, honte, amour. Tant de façon d’accumuler les pièces, tant de stratégies,si peu de bons joueurs.

Une partie, tu me proposes. Soit.

Je te laisse commencer. J’ai toujours préféré les noirs : laisser croire à l’adversaire qu’il possède une certaine avance.

Pion blanc E4

Pion noir E5

Pion blanc F4

 Ton assurance glisse de ta main à la pièce. Je ne peux méprendre ton affront pour une simple erreur de débutant. Tu veux jouer. Tu veux gagner. Tu es prêt à parier. Tu captes mon attention avec cette ouverture : le gambit du roi. Je te donne 10 coups pour y perdre le tien.

Fou noir C5

Cavalier blanc F3

 Te voilà le plus ridicule des preux chevaliers.

Pion noir D6

J’y protège le fou et me créer l’ouverture souhaitée. Tu ne te sais pas encore foutu.

Pion blanc C3

Fou G4

Mon fou se colle à ton chevalier, moque sa bravoure. La nargue pour le plaisir.

Pion blanc attaque E5

T’ai-je froissé ? Je l’espère bien.

Pion noir attaque E5

Sourire de givre, dent blanche comme la neige, mes glaciales politesses semblent définitivement t’avoir froissées. Tu en sors ta reine.

Reine blanche A4

Échec à mon roi. Imbécile. Impétueux et imprévisible imbécile.

Chevalier noir D7

Chevalier blanc E5

 Du moins plus imprévisibles que les autres empotées qui dansent sur mes échiquiers, sans se soucier d’être de bien molles marionnettes. Toi tu vois venir la menace. Semble vouloir la combattre. N’est pas fait de coton.

Chevalier noir G6

Pion blanc d4

Tu attaques mon fou.

Rock noir

Fou blanc G5

Cavalier blanc E5

Pion E5

Fou blanc h6

Pion noir B5

Reine blanche B5

Reine noire d1

Échec et mat

1 – 0

Ça m’a pris douze coups plutôt que dix. Tu t’es bien battu. J’ai gagné. Évidemment. Mais même dans la défaite, tu as su remporter mon intérêt.

 

La deuxième fois que l’on croise le fer est à une autre de ses stupides soirées. Soirée dont je suis l’hôtesse, une fois de plus. Éternelle quête de divertissement.

Mystique, je n’ai jamais su si ton sourire ce soir-là devait laisser transparaitre l’invitation au jeu que j’y ai lu. Mon regard a pointé une petite domestique. Qui l’attraperait en premier ? Il n’en fallut pas plus.

Les chats à leur sourit, se sont lancés.

Encore une fois tu es celui qui commence la partie. Tu t’approches de la petite et lui chuchote quelque chose à l’oreille.

Allez te rejoindre, oui, oui monsieur. Dans le placard, oui monsieur, mais madame ne sera pas… Oui monsieur dans le placard. Oui, les yeux fermés. D’accord d’accord.

À mon tour. Je la suis sur la pointe des pieds, alors qu’elle exécute tes ordres à merveille. À moi de parier. Alors que le placard se referme, je me sais, accepter le gambit de la reine. Ma domestique s’installe, docile. La fraicheur de mes mains danse sur son petit corps. Je laisse l’adresse de mes doigts éveiller ses gémissements. Cette musique chante ma victoire future. Elle murmure plaintivement «monsieur» lorsque je m’enfonce en elle jusqu’au mont de Vénus. Je rectifie. Madame . Je ne suis pas une tricheuse. L’enfant s’affole un peu. Ma langue sur son oreille lui susurre ce qu’elle veut entendre. Délicate créature, pantin entre mes mains, elle est si facile à lire. Sous ses jupes je goutte le fer. Le brandi comme une arme jusqu’au triomphe. J’entends le plancher craquer, m’indiquant que tu es presque là.

Il me faut remporter cette partie, et vite.

La porte s’entrouvre. Tu découvres notre partie, terminée, jouissant de l’euphorie qui électrise son petit corps. Et moi, entre ses cuisses. J’ai la bouche du cannibale rassasié.

2-0

Tout ton corps m’indique qu’une autre partie est sur le point de commencer.  Plusieurs autres.

 

12-06

Être ta femme convenait mieux à nos jeux. Non, je ne suis pas sotte au point de croire en l’amour.

 

24-20

Les soirées ont maintenant lieu chez toi, chez nous. De grandes réceptions où on y dévore les invités. Et c’est ainsi que continuent nos parties d’échecs : à l’aveugle. Le monde est un assez grand échiquier. Plus besoin de me limiter. J’avais chez moi un petit livre où j’y avais transcrit quelque une de nos parties. Mais surtout j’y gardais le compte. Victoires et échecs. Les pages manquent, mais tu m’en as offert un nouveau. Pour le bien de notre jeu, tu m’as dit.

 

29-23

Le verre de vin entre mes mains me rappelle ta première victoire. Tu apprends vite.

 

48-45

Je fantasme sur l’idée d’une lutte. Une vraie. À la vie à la mort. Me baigner dans le fer rouge de mon adversaire. Jouir de sa vie entre mes mains. Faire un parfait calcule de la fatalité de sa chute. De la fatalité de ta chute.

 

72-69

Nos jeux ont éveillé la sauvage ne moi. Endormit la retenue de la froide aristocrate. Je veux t’enterrer sous le cliquetis de nos armes. Ressentir ce que ça fait de gagner. Complètement. Sur toute la ligne.

Le plus excitant est que c’est complètement fou. Mais possible. Comment remporter un combat à l’épée contre toi ?

C’est à moi de le réfléchir.

 

259-258

Ça fait maintenant deux ans que je m’entraine. Que j’imagine cet affront. Fais ce qu’il faut pour pouvoir te battre. Deux ans à troquer les lourds jupons pour les pantalons d’homme, à acquérir l’agilité des gazelles et la force des lionnes, à solidifier mon corps afin d’en faire le parfait vaisseau pour mon esprit de roc.

 

Ce soir notre jeu atteint son paroxysme. La glace dans laquelle j’étais prise à patiner, écorchant la vie des miséreux à mon passage, n’est plus. Je caresse les pièces de mon échiquier d’Onyx et d’opale. J’ai glissé la reine noire dans ma poche. Ma vie est entre mes mains. Je risque tout. Comment en suis-je arrivée à tout miser sur le gambit du fou ?

À propos d’Élizabeth

Lorsque Lady Élizabeth était de passage, dans un murmure, les mauvaises langues la qualifiaient de vieille fille ; tous savaient pourtant qu’elle avait choisi qu’il en soit ainsi. L’austérité sourde de ses traits complétait l’élégance de sa tunique. Lorsque, sortant de son carrosse, ses mèches grises remontées en une haute coiffe laissaient transparaitre ses pommettes saillantes et qu’elle balayait des yeux son territoire, elle semblait dragonne assise sur son trésor.

C’est dans une grande salle de réception aux lourds ornements et au plancher de carrelage noir et blanc que siégeait son trône. Fine stratège, on la disait imbattable. Elle aurait pu le rester si ça n’avait été que de ces empotés, comme elle se plaisait à appeler les nobles et les moins nobles. Elle avait le regard de la machine que seul le défi pouvait faire briller, projetée dans la bataille hors de ces nombreuses calculassions.

Ça fait maintenant quelque jour que mon épée l’a transpercée. Je finalise les derniers détails de sa chambre. Au centre règne son échiquier d’onyx et d’opale. C’est avec ma lame enfoncée au plus profond de sa gorge qu’elle a capitulé. Ça devait être la première fois de sa vie. Ses genoux claquèrent contre le marbre blanc, tapis de notre lutte. D’un coup sec j’ai retiré mon arme de son vieux corps. Un jet de sang a surgi pour venir souiller ma blanche chemise d’escrime.

Ce n’est qu’un peu plus tard, en ramassant le corps, que j’ai découvert la reine d’onyx noir qui s’était fissurée sur le marbre. Le liquide avait formé une flaque vermeille qui avait coulé jusqu’à se loger dans la fissure du matériel.

De retour dans la chambre lui étant dédié, j’ai pu déposer la pièce manquante à sa place sur le carreau noir. Le souvenir de cette dragonne festoyant sur sa victoire, s’abreuvant entre les cuisses d’une petite vierge m’est revenu à l’esprit. L’image de sa langue passant sur ses canines, ses cheveux encore parfaitement coiffés, ce premier sourire carnassier qui m’était parvenu découvrant une bouche tachée de rouge avait été le moment où je m’étais décidé à faire de cette dragonne ma nouvelle femme.

Je ne suis pas un chevalier pour l’avoir transpercée de mon épée. Elle m’attribuerait plutôt le titre de bon joueur.

Je n’avais pas appris à jouer aux échecs pour elle. J’avais appris à bien jouer pour elle.

Il n’y avait jamais eu autant de domestiques que les années où cette femme fut maitresse du Manoir Barthélémy Rü. En tout temps il devait y en avoir trente-deux domestiques. Seize dans son aile et seize dans la mienne afin de pouvoir s’adonner à nos nombreuses parties à l’aveugle.

S’amuser avec les domestiques n’était cependant pas ses parties préférées. Une semaine après notre mariage elle m’avait mis au défi de m’habiller en femme et de séduire le fils des planteurs de vignes. Ce fut ma première victoire. Pendant ce temps elle s’acharnait avec les parents à l’étage. L’important pour elle était la réflexion, la stratégie utilisée.

Même la mort de mes femmes devint un amuse-gueule pour son esprit aiguisé. Elle devina la mort de Frida en premier, puis celle de Constance et enfin celle d’Abigaëlle.

Refusant toute aide quant-il en venait à la réflexion, on la retrouvait alors éclairée par la lune, la roulant une pièce entre ces doigts.

J’installe l’épée l’ayant empalée contre l’échiquier, puis quitte les lieux.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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