Esmeralda Verde, de Cassandre Lemay

 (Après Mercredi Fugère)

Esmeralda Verde

Les petits pieds nus valsent et soutiennent le corps à la peau mordorée ; la jupe ample vole en suivant leurs mouvements gracieux. Le corset accentue le contraste entre les seins charnus et la taille délicate.

Deux anneaux dorés simples ornent les oreilles fines. Un ruban violet éloigne les boucles noir de jais du visage rayonnant, sur lequel reposent des lèvres douces couleur framboise. Trait capital de ce visage de lolita, des yeux verts d’une beauté provocante. Seules ces deux émeraudes fougueuses laissent présager le caractère imprévisible et dévastateur de la femme.

J’ai la tête qui tourne. Il ne me reste plus beaucoup de temps. J’ai besoin de faire le point.

Je me prénomme Esmeralda. Je danse depuis que je suis toute petite dans une troupe d’artistes itinérante.  J’ai voyagé dans presque tous les petits villages du pays, et je me retrouve aujourd’hui dans la Cité, en train de regarder un garçon dormir paisiblement. Les premiers rayons de soleil chatouillent son visage séduisant et son air serein me rappelle son jeune âge.

Assise au bord d’une fenêtre, papier et crayon à la main ; j’ai désespérément besoin de faire le point.

*

Dans ma courte vie, je me suis rarement attachée aux hommes. J’ai décidé que c’était plus facile de cette façon il y longtemps de cela. La troupe faisait un spectacle dans un village éloigné dont j’ai volontairement oublié le nom. J’étais plus jeune et crédule à cette époque. J’entrais dans le lit de chaque homme qui me disait que j’étais belle, en pensant qu’il m’aimait réellement et qu’il ne suffisait que je demande pour qu’il me décroche la lune. J’ai enchaîné amant après amant pendant la semaine où la troupe présentait le spectacle, et j’ai eu l’impression que chacun de ces hommes arrachait une partie de mon cœur lorsque je me réveillais seule dans un lit vide et froid. Je ne retenais pourtant rien de ces expériences. Je cherchais toujours à combler ce vide et à retrouver la chaleur masculine que je convoitais tant. Ce ne fut que lors de notre dernière nuit dans ce village que j’appris ma leçon. Ce dernier amant fracassa mon cœur. Contrairement aux autres, il s’éprit de moi. Je n’y voyais aucun inconvénient − après tout c’est ce que je voulais − jusqu’au jour où il me demanda de rester. Bien entendu, je ne pouvais pas. L’image de son expression dévastée est encore imprégnée dans mon esprit, et mon cœur se brise encore un peu plus à chaque fois que j’y pense. Je compris alors que je ne pourrais jamais entretenir une relation amoureuse normale. J’y ai renoncé pour que plus personne ne soit jamais blessé. Ni moi, ni les hommes.

C’est pour cette raison que je maintiens l’image d’une femme inaccessible, forte et impénétrable. C’est moins compliqué ; mon image seule repousse tous les hommes, autant les lâches qui cherchent un coup facile que les prétentieux qui cherchent un défi pour gonfler leur égo déjà surdimensionné. Mais j’ai découvert, une fois arrivée dans la Cité, que mon armure n’était pas sans faille. En effet, un homme, ou plutôt un garçon, a réussi à percer mon bouclier. Lorsque je l’ai vu, j’ai tout de suite su qu’il était transcendant. Ce garçon, c’est toi, Féléor.

*

Je n’ai pas encore décidé si je te laisse ce texte ou bien si je l’emporte avec moi, mais si tu lis ceci, je veux que tu saches que tu es le seul que j’ai réellement aimé.

J’espère un jour qu’une femme digne de ce nom te transformera en homme. J’aurais aimé que cette femme soit moi, mais le temps me manque ; la troupe repart aujourd’hui.

J’espère que tu comprendras la raison pour laquelle je ne peux rester. La troupe est ma famille, la seule que je n’ai jamais connue. Je ne peux pas imaginer ce que serait ma vie si je ne dansais pas avec eux. C’est plus que ma famille, c’est qui je suis, c’est mon identité.

*

Tu commences à remuer dans le lit. Le temps me manque. J’espère sincèrement que tu comprendras…

 

Avec tout mon amour,

Esmeralda

À propos d’Esmeralda

 

J’étais encore un adolescent lorsque j’ai rencontré Esmeralda. Le journal de Mercredi, une adolescente rêveuse, venait tout juste d’éveiller en moi des désirs et des pulsions sensuels. Il n’était donc pas surprenant que mes sens soient stimulés en apercevant une vraie femme, cette beauté des mille et une nuits, se déhancher sur le rythme de la musique.

Elle n’était pas seule, au contraire. Elle était entourée de plusieurs autres danseurs et musiciens, mais pour une raison qui m’échappe, je ne voyais qu’elle. Elle était rayonnante. Elle dansait pieds nus et semblait si légère que j’eus l’envie soudaine de m’agripper à elle pour l’empêcher de s’envoler. Elle tournait sur elle-même et on était hypnotisé par le tourbillon de tissu violet de sa jupe. Les courbes de son corps étaient tellement parfaites que je doute que le meilleur des peintres ait été en mesure de les reproduire tout en leur rendant justice. Mais ce qui volait la vedette, c’était ses yeux. Ils étaient d’un vert éclatant, et lorsque son regard croisa le mien, je le sentis me transpercer. Je pouvais sentir ma bouche s’ouvrir lentement, mon battement de cœur s’accélérer, mon visage devenir chaud et rouge, le sang s’acheminer vers ma verge.  J’étais tout excité ; il fallait absolument que je parle à la femme qui me produisait cet effet.

Lorsque je l’ai approchée, je ne pensais pas que je réussirais à la séduire aussi facilement. Elle semblait trop belle pour être vraie et j’étais convaincu qu’elle était inaccessible. Il faut croire qu’elle a vu quelque chose de spécial en moi.

*

Nous n’avons eu qu’une seule nuit ensemble, mais c’était une nuit mémorable. J’étais très conscient de mon manque d’expérience, pourtant, ça n’avait pas d’importance lorsque j’étais avec Esmeralda. Nous avions une connexion physique que je ne m’explique pas encore. Nos corps bougeaient en synchronisation comme si c’était la millième fois qu’ils exécutaient ces gestes. J’ai eu peur de ne jamais retrouver une connexion semblable avec une autre femme.

*

Le matin où elle m’a quitté, je me suis réveillé, confus de l’absence d’une présence féminine entre les draps, et j’ai trouvé sur son oreiller une note sur laquelle étaient déposées ses boucles d’oreilles en or. Si mon cœur est capable d’une peine d’amour, cette note est un vrai crève-cœur.

 

Dans les années à suivre, le souvenir de ses hanches qui se balancent hantera mes rêves.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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E. wilhelmy.audree@outlook.com