Estève la Violette, de Claudie L. Desnoyers

 (Entre Constance et Abigaëlle)

Estève la Violette

Sorcière. Cheveux noirs aux reflets magenta contrastant avec une peau de lait. Robe d’ange tachée de gris et de rouge (vin de folie). Mains de fée pourries par la javel et la vaisselle. Mollets étonnamment galbés, cuisses fines mais puissantes. Flexibilité excitante et retenue inexistante qui incite la débauche et l’éjaculation. Seins à la pointe relevée vers le ciel, trop pesant pour un corps frêle. Sexe fané par le feu au goût de gingembre et de miel. Bouche immense au parfum de lilas taché de haine. Cœur de pierre, hanches chaudes à la courbe terrassante. Yeux noisettes banals ornés d’un boisé de cils de jais qui ne sont ni triste ni heureux : ils rient de désespoir.

 

 

 

Je n’aime pas. Je n’aime pas les enfants. Je n’aime pas les hommes. J’ai le cœur nécrosé par les balles de haine des monstres du passé. J’aime vomir : ça me javellise les intestins. Je veux cracher sur le monde le givre de la rage qui me mord le flanc.

 

Féléor je ne t’aime pas. Ma haine pour tout te fait bander et ça, ça me fait voir des cerises de désir dans le plafond jaune de notre chambre-cage.

*

Les moines faisaient l’amour avec une folie dégoûtante. Ils m’empoignaient la nuque et me jetaient sur leur membre sale. J’étouffais, je mouillais le lit, je me flattais les seins. Beaucoup préféraient me prendre par derrière. Ces moines-là protégeaient leur conscience en la lavant de sceaux de fientes et d’hypocrisie. Chiens sales, vous vous embourbiez dans mon corps roux de laideur.

Le jour, alors que je passais le balais entre les bancs de la chapelle, je croisais ces hommes qui, la nuit, me déchiraient la bouche, le con, les fesses. Prie le jour, viole la nuit, qu’a dit le Christ, il paraît. Au début, lorsque j’étais encore une enfant et que je n’avais que des seins-bourgeons, je me fondais dans le marbre des statues, humiliée. Plus tard, lorsque j’ai remarqué le membre de certains s’élever sous leur robe de lin à mon arrivée, je me suis amusée à me pencher sur l’estrade de l’autel. Je rigolais alors de voir ces hommes pieux gigoter d’inconfort sur leurs genoux pétris par la foi, trahis par leur soif de chair. Écoutez tous, je suis le sacrifice originel qui s’offre à la foule de ses fidèles. Bourreaux, prosternez-vous devant la bête que vous avez créée.

*

Je m’amusais à hurler des chants religieux lorsque les moines me pénétraient et que je sentais qu’ils approchaient de l’extase. Je criais le nom de la vierge alors qu’ils éjaculaient en mon con, leur miel rendu noir par le mal me coulant entre les cuisses. Ils me frappaient alors, m’étouffaient à m’en faire vomir du sel. Je pouvais être leur crime charnel mais je ne pouvais pas me venger de leur blasphème avec un autre. Flocel, une brute au corps immense qui adorait me faire goûter son lait, ne supportait particulièrement pas mes écarts de conduite. Un soir, il a cédé. Il s’est levé, la verge encore rouge de sang, et il a fait chauffer le manche de sa flagelle avant de l’insérer en moi. La torture pour m’apprendre à me faire enculer en silence. Il pensait gagner, voir me couler de douleur entre ses mains-arachnides. Il se fatiguait pour rien, le fou! Flocel tu n’as rien compris! Alors j’ai ri comme une folle lorsque le tison lacéra ma vulve-papillon. L’ironie du sort me faisait chanter de bonheur. Est-ce que tu comprends, Féléor? Il voulait me souiller alors qu’il m’immolait : il fit de moi une martyr!

*

Les cuisiniers du monastère étaient tous tachés de sang de bœuf. Après avoir lavé le service, je me glissais dans cette grande grotte de romarin et je volais du pain, des framboises et des petites fourchettes à gâteau. Avec le pain, je me gavais le ventre. Avec les framboises, je me faisais des mixtures de pâtes vinaigrées pour donner du rose à mes cheveux-corbeaux. Avec la fourchette, je me perçais la peau jusqu’au sang et je buvais de ce vin-vie. Un, deux, sept soirs, les moines m’ont vu boire du thé. Depuis, il me traite de sorcière. Une dizaine d’entre eux ont quittés mon lit : la sorcellerie fait plus peur que l’abnégation de soi et le viol de sa foi. Lorsque je nettoie les chambres, je trouve des souris mortes et du sperme séché dans les draps des soldats qui ne me fusillent plus. Féléor, je préfère laver mes cuisses que de récurer leurs détritus.

*

Flocel s’est noyé le jour de mes dix-sept ans. Je l’ai appris alors que je brodais des lys sur des draps de communion. La nature a ravalé son excroissance moribonde. Son corps fut amené dans la chapelle. J’ai vu son visage peinturé de bleu et j’ai souri en pensant que son gland devait être mauve maintenant. La robe humide, j’ai touché son membre froid avec ma main gauche : plus jamais il ne poignardera mon ventre. J’ai craché dans sa bouche molle avant d’aller pleurer dans ma chambre jusqu’à l’aube. Féléor, penses-tu que je suis en amour avec la faucheuse?

*

La mort soudaine de Flocel empourpra les esprits. Ma présence gênait, mes seins dégoûtaient. Les moines ne voulaient plus se tremper dans ma bouche. Le cuisinier me dit que les moines me croyaient maudite. Je jubilais : ils voyaient enfin la sorcière en moi.

Une semaine plus tard, alors que mes mains baignaient dans la crasse orange de la vaisselle, le cuisinier me chuchota qu’un homme viendrait me chercher dans trois jours. C’est vrai Féléor, tu m’as achetée comme de la marchandise : deux seins, trois bouches. J’aime ça.

*

Tu m’as couchée sur un lit-glacier dans un château immense : le nôtre. J’ai dormi trente-trois heures et quand je me suis réveillée je portais une couronne de joncs. Grâce à toi, je suis une sorcière-souveraine.

Je n’aime pas et c’est ce qui te fait bander le plus lorsqu’on nage dans les feuilles blanches du lit. Tu me fais l’amour sept fois par jours, tous les jours. Le jour du Seigneur, on baise en mangeant des feuilles de laurier. Les mercredi, je frotte des pissenlits sur la rose qui habite entre mes cuisses et tu m’enfonces du gingembre dans le ventre avant de me faire boire à ton cru. Quand j’ai dit que je voulais voir la mer, tu m’as mangée enduite d’huile de poisson. Féléor, c’est sérieux, je veux voir la mer. Je dois voir la mer parce que quand on fait l’amour je ne peux pas m’empêcher de penser à Flocel. Féléor, c’est immonde, mon bourreau me possède encore après sa mort. Féléor, je dois embrasser celle qui a assassiné Flocel-le-terrible. Féléor, je suis partie dans tes bras-vagues parce que tu m’as promis l’océan. Féléor est-ce toi, Flocel?

*

Féléor, le jour où tu m’as menée à la mer, j’ai sombré de joie. L’eau, sublime et laide, était un bloc de bleu souverain, comme moi. Les berges se faisaient doucement laver par la langue marine. Je mis mon corps sous ce baiser mouillé et, la main dans me jupes, j’ai jouis comme jamais en pensant à Flocel étouffé par cette eau fatale. La vie me coulait entres les jambes.

Féléor, depuis ma nuit avec la mer, je suis lasse de la vie. Te rends-tu compte? J’ai baisé avec l’océan. Faire l’amour avec toi c’est rendu beige comme ma peau. Féléor, fait de moi une sirène. Féléor, donne moi l’algue de la mort. Féléor, aide moi à boire la vie hors de moi.

 

 

À propos d’Estève

La mort de Constance m’a laissée sur ma faim. Je venais de découvrir la beauté de la femme dans toute la splendeur de sa nudité. J’étais affamé, le goût sucré de son nectar me valsait encore en bouche, indomptable. J’errais dans le manoir, les jambes molles, le cœur fou, les dents prêtes à mordre la chair. Je regardais avec du feu dans les paumes les couples se promener au marché. Le soir, je chatouillais la peau du cuivre de mon fauteuil, y frottait ma puissance, les yeux perdus dans des mers rosés d’anges blonds. La fouge de mon sexe protégeait la mollesse de mon cœur, qui pleurait du bleu. La mort de Constance m’a fait rêver d’orgies de courbes et craindre les nécroses de cœur.

Je me suis acheté une femme quelques semaines plus tard alors que j’étais au monastère de la cité. Le patron de l’endroit m’avait dit qu’ils allaient la donner aux chiens puisqu’elle avait tué l’un des leurs avec sa sorcellerie. Elle avait le corps d’une sirène et l’esprit en miettes. Elle était folle et cassée, mais demeurait sublime : elle goûterait l’arsenic sans la rendre létale.

Je l’ai amenée chez moi, couchée dans le lit et habillée de blanc (semblant de cérémonie maritale). À la vue de ses mamelons-raisins sous sa robe blanche sale, je me suis immédiatement durci. J’ai voulu la prendre là, dans son sommeil, dans la fraîcheur invitante et sucrée de la soirée. Son souffle court, essoufflé malgré son immobilité, ralenti ma fougue. Il ne fallait pas aggraver l’état d’abîme de cette enfant. Je me suis alors caressé avec colère, me déversant sur son ventre. Je lui ai versé du thé entre les lèvres avant de m’étendre à ses côtés, à demi repu.

Presque deux jours plus tard, la poupée maudite s’anima enfin. Elle me demande si je suis son mari. Je lui dis oui. Elle dit : amène-moi du pain, des framboises, du vinaigre et une fourchette. Après, on fera l’amour.

Estève parlait peu et ne mangeait que des fruits et des baguettes. Elle habitait dans notre lit, passant ses journées à dormir et à jouir. Quand je rentrais dans la chambre, elle me disait : je suis vide de rires. Puis, elle se couvait les yeux d’un draps noir et ouvrait les jambes pour m’accueillir dans son délicieux corps-pêche. Son sexe barbouillé par le feu m’excitait. J’adorais sa poitrine : elle hurlait de chaleur lorsqu’on copulait mais redevenait froide la seconde que je me retirais d’elle. Elle couvait mon corps du sien sans toucher à mon âme. Une perle. Les servantes la trouvaient laide, les hommes gémissaient à son approche : elle était née pour la verge. Un ange.

Notre relation s’essouffla après que je l’eue amenée dans la Baie-des-Douleurs du village voisin. Au lit, elle avait le bassin raide, le ventre mort. Quatre jours plus tard elle me dit : tue-moi. Je la prends violemment sur le plancher, léchant ses seins recouverts de pâte de framboises et lui chuchote : oui.

Le soir même, elle m’attend dans notre lit, le corps nu, la fleur couverte de miel. Une branche de gingembre gît dans son con. Je me raidi d’un coup, affamé. Elle a les cheveux noirs couverts de pâte de framboises et son habituel bandeau noir sur les yeux. Un couteau d’or trône sur les draps. Il est froid et d’une beauté violente. Une coupe d’or assortie est posée entre ses jambes. Lorsqu’elle m’entend m’approcher du lit, elle empoigne son couteau. Alors que je lèche la ruche de ses cuisses, elle se tranche le poignet gauche. Le sang en sort comme une rivière. Elle approche la tasse d’or et la remplie tranquillement de son vin-de-vie. Elle y ajoute du romarin, du sucre et du jus de pêche. J’achève de lui manger le liquide sucré qui givre ses grosses lèvres pourpres alors qu’elle porte la mixture à sa bouche. Je me relève tranquillement, la verge qui tremble lorsqu’elle effleure ses cuisses-bonbons. J’approche ma bouche de la sienne et elle me verse la fin du contenu de la coupe entre les dents. Elle rigole, blanche comme neige, ses veines dessinant des toiles d’araignées bleues sous son cou. Le liquide vermeil fond sur ma langue et le sucre sautille sur mon palais. Je bois le rouge de son corps avec extase alors que je la sens suer sa vie dans mes bras de fer. J’embrasse l’or de ses veines, le laisse glisser dans ma gorge. Je coule la dernière gorgée sur ses seins : j’auréole sa poitrine de bourgogne. Je lèche ses mamelons avec force, créant des ecchymoses jaunâtres sous les taches de sang. Une constellation anime maintenant ses courbes. L’odeur de la mort emplie la pièce et me fait soupirer de jouissance. Je me penche sur son corps tremblant et retire violemment la branche de gingembre de son ventre, lui arrachant un cri rose de plaisir. Je trempe la branche dans la coupe qu’elle vient tout juste de remplir et la replonge brutalement à plusieurs reprises dans sa gueule où cristallisent maintenant les résidus orangés du miel. Elle souffle, elle transpire, elle mord. Je retire d’un coup la branche empourprée et la liche avec gourmandise : son élixir-cerise est d’une amertume bandante. Je frappe ses seins avec le bâton âcre avant de le jeter sur le sol. Estève, les yeux vitreux et la bouche arrondie par l’effort soulève la deuxième coupe et la porte à mes lèvres. Comme un dieu, je m’abandonne au goulot de cet alcool morbide sucré. À chaque gorgée que j’étreins, je sens ma femme me glisser des doigts, violée par la mort. La faucheuse couche avec nous. Elle embarque dans le lit et poignarde la mourante de sa verge-faux. Je la prends moi aussi dans son agonie. Je la regarde se flatter la chatte alors que je m’enfonce avec ardeur dans son ventre vide. Je saisi, entre deux baisers, le couteau or souillé de son vin. Je sectionne son poignet droit alors que j’éjacule en elle. J’empli la coupe et fait la mixture, Estève gisant faiblement sous mon poids d’ours. Je bois avidement son doux poison avant de le laisser couler entre ses lèvres mauves. Chancelante vers la mort, elle guide ma main armée de sa griffe vers son sexe. Je prends le couteau et l’enfonce dans le papillon rose qui m’a tant embrassé et tourne le couteau trois fois. Du sang presque noir coule dans ma main. Je lui maquille le visage de pourpre. Des vers de sang s’échappaient encore de son sexe lorsqu’elle meurt, quelques minutes plus tard.

D’Estève je ne conserve rien sauf l’amour pour le gingembre. Je bois du vin sucré tous les mercredis, en son honneur.

 

 

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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