Féléore, de Christophe Bettez-Théroux

(Dernière femme)

 

Féléore

Large chemise, pantalons de toile bouffants, grandes bottes. Allure masculine : peau très blanche, cheveux très noirs, cernes foncés sous les yeux et prunelles grises qui lui donnent l’air ténébreux d’un poète de la Cité. Surprenante pilosité sur le menton : on dirait presque un début de barbe. Force dans les muscles qui l’empêche d’avoir un air maladif malgré le teint pâle et le regard fatigué.

Raffinement et sophistication dans les gestes. Grande nostalgie à peine perceptible mais bien présente dans l’attitude.

 

 

« Le ver laboure la terre qui fait pousser le maïs qui nourrit la poule qui nourrit le renard qui donne la fourrure que le pauvre utilise pour faire le manteau du riche. Personne ne mange le riche. Personne ne mangera jamais Féléor Barthélémy Rü. »

Ces mots, je les connais par cœur. J’ai mis trois semaines à les apprendre, enfermé dans ma chambre parce que Mercredi Fugère hurlait de douleur et que je ne supportais pas ses cris. J’ai lu et relu toutes les pages de son journal jusqu’à les graver au fer rouge dans ma mémoire.

Aujourd’hui, je viens de finir d’écrire les journaux de Constance Bloom, d’Abigaëlle Fay, de Frida-Oum Malinovski, de Phélie Léanore, de Lottä Istvan et de Marie des Cendres. Six femmes exceptionnelles, chacune à sa façon, qui ont, l’une après l’autre, succombé à l’ « Ogre raffiné » prophétisé par Mercredi.

Seulement, voilà : ledit Ogre raffiné n’a jamais été qu’une chimère. Une chimère que Mercredi a créée de toutes pièces et qu’elle m’a donnée pour que je la concrétise. Elle a été comme une grande sœur pour moi : lorsqu’elle a compris mon complexe, elle a composé une histoire de mensonges pour me donner les moyens de le surmonter. J’en ai été incapable. Cet homme dégourdi à la prestance ténébreuse que m’a décrit Mercredi n’aura jamais été et ne pourra jamais être moi, ou plutôt je ne pourrai jamais être lui.

Pendant l’agonie de sa créatrice, j’ai fait monter tout un équipement d’escrime dans mes appartements et je me suis entrainé pendant des jours pour ne plus jamais perdre de combat. J’ai exigé un grand miroir devant lequel m’asseoir pour manger, et je me suis exercé à mastiquer la viande élégamment. Je me suis plongé dans la lecture de ce Marquis dont elle parlait.

Éventuellement, j’ai appris. Je me suis contraint à apprendre beaucoup en très peu de temps, mais au bout du compte, ça n’aura pas été assez. Rien de tout ce que j’ai pu faire n’a empêché la rumeur de se répandre dans la Cité lorsque j’ai été en âge de sortir de chez moi et de me présenter au vaste monde. La rumeur n’est que trop véridique. Raillé, n’ayant jamais pris épouse par peur du ridicule et parce que nulle n’aurait voulu être associée à moi malgré l’immense richesse de la famille Rü, j’en ai été réduit à m’isoler dans ma demeure et à imaginer ce qui aurait pu arriver si j’avais bel et bien su me montrer digne du récit de Mercredi Fugère et devenir Féléor Barthélémy Rü.

***

J’étais au tout début de la vingtaine lorsque mon père invita à la maison, pour un dîner, une célèbre herboriste du nom de Constance Bloom. Elle venait tout juste de publier un Traité de botanique érotique qui faisait déjà fureur. Elle ne venait pas de la Cité, elle ne connaissait pas les rumeurs et, tout le long du repas, m’appela « jeune homme ». Je semblais l’amuser, elle me lançait d’occasionnels clins d’œil et, plus d’une fois, se positionna de façon à attirer mon regard sur un décolleté désinvolte suggérant une poitrine pleine et invitante derrière sa robe qui s’attachait devant par une série de boutons minuscules qui me semblaient impossibles à défaire sans tout arracher. Je compris en l’observant qu’elle avait une haute d’estime d’elle-même : elle se voyait comme la savante à qui tout réussissait et me percevait presque comme un jeune adolescent, à peine pubère, et tirait une certaine jouissance de se savoir encore provocante et désirable à trente-cinq ans. Elle se voyait dans mes yeux et aimait cela.

C’est grâce au regard de Constance que j’ai eu l’idée que Féléor Barthélémy Rü, l’Ogre raffiné, utiliserait lui aussi les femmes pour voir son reflet dans leurs yeux.

Après le repas, je m’enfermai dans ma chambre et lus à nouveau le journal de Mercredi. Un extrait en particulier attira mon attention : « Lorsque, dans la soirée, je décris la scène à Père, il s’intéresse aux garçons comme aux animaux qu’il étudie. Il prend des notes en chuchotant « intéressant », demande quelques précisions, puis donne un numéro au feuillet et le range parmi les milliers d’autres qu’il garde dans une malle imperméabilisée. Rien d’inhabituel, excepté qu’il en ressort ce cahier qu’il me donne. « Pour tes propres observations. » »

C’est à ce moment que je décidai d’imiter Mercredi et de mentir sur moi-même. Tout comme elle m’avait composé un personnage, j’en bâtis un pour Constance Bloom. Que ferait Féléor Barthélémy Rü d’une telle femme si, à mon âge, il l’avait épousée? Mon imagination se mit en marche, guidée par une ligne directrice aussi solide que l’acier : d’une façon ou d’une autre, il fallait qu’il la domine. Il était encore jeune, il n’était peut-être pas encore l’Ogre raffiné auquel succomberaient toutes les femmes de la Cité ; il était dans ses débuts, il ne pouvait donc pas encore être un amant parfait et ignorer les douze ans qui le séparaient de Constance ; il fallait cependant qu’à la fin, ce soit lui le maître et pas l’inverse.

Je commençai, tout simplement, par décrire Constance Bloom, première épouse de Féléor. Cela n’avait pas à être très long. J’écrivis : « Extrême pâleur des yeux, des cheveux, des cils, des sourcils, de la peau. Les lèvres sont blêmes, les dents sont blanches, les perles également. Décolleté désinvolte qui attire le regard sur une poitrine pleine et invitante, sarrau d’homme blanc par-dessus une robe qui s’attache devant (série de boutons minuscules impossibles à défaire sans tout arracher ».

Lorsque je relus ce premier paragraphe, je sentis qu’il manquait quelque chose. Il manquait ce qui avait donné sa puissance à la chimère de Mercredi : l’érotisme. Si Féléor Barthélémy Rü, le grand amant, avait à écrire sur sa femme, il parlerait nécessairement de son sexe. Je rajoutai : « La croupe ronde s’ouvre sur un sexe au parfum rendu sucré par une alimentation presque exclusivement frugivore ; le reste de la peau conserve une forte odeur végétale d’herbes et de feuilles. » C’est ainsi que j’imaginais l’odeur du con d’une botaniste érotique.

C’était un début.

Durant les jours qui suivirent, je me plongeai assidument dans le Traité de botanique érotique de Constance Bloom. Tout, dans ce livre, puait l’assurance et la maîtrise du sujet. Il n’y avait aucune incertitude, aucune place à la domination que l’Ogre raffiné aurait pu exercer sur cette femme si elle avait été son épouse. Pourtant, il devait être son maître… même si, dans son assurance, elle ne s’en rendait pas compte. Il fallait donc que Féléor la mène en bateau. Il fallait que la confiance de Constance soit bâtie sur un écheveau de mensonges.

Au fil de l’écriture, à défaut d’avoir su faire une femme aussi forte mienne, je l’offris à mon Ogre. Je reconstituai la vie de Constance et en fis une illusion. De jeune homme, Féléor devint marionnettiste.

Ainsi naquit Constance Bloom, la première épouse de Féléor Barthélémy Rü.

***

À cette époque, il m’arrivait parfois de fréquenter, dans la Cité, les cafés du Quartier Gris. Le soir, dans la lumière tamisée, au milieu des volutes de fumée, un long manteau jeté sur mes épaules qui sont, il est vrai, assez larges, j’avais l’allure d’un homme grand et imposant : l’Ogre raffiné.

Un après-midi au cours duquel je buvais rue de l’Affre, je rencontrai un pianiste avec lequel je partageai une bouteille de vinasse. Pour me remercier, il m’invita à la première de Giselle, ou les Wilis, que l’on présentait le soir même à l’Opéra de la Cité. Il me proposait une petite chaise, en retrait dans la fosse de l’orchestre, d’où je pourrais voir le spectacle sous un angle « que ces gros bedonnants des loges ne peuvent même pas imaginer ». J’acceptai l’offre. C’est ainsi que je découvris l’immense grâce et l’émouvante beauté des chevilles et des pieds de la soliste qui interprétait Giselle.

Après le spectacle, je me précipitai sur l’affiche promotionnelle pour découvrir quel était le nom de la sublimissime danseuse.

Elle s’appelait Abigaëlle Fay.

De retour chez moi, je m’installai dans un grand fauteuil et entrepris de défaire mes souliers. Malgré les railleries dont je faisais l’objet, je n’avais pas encore, à ce moment-là, tout à fait perdu espoir de devenir réellement l’Ogre raffiné que Mercredi avait dépeint. Je m’imposais toutes sortes de contraintes pour projeter l’image d’un homme sophistiqué ; l’une d’elles était le port de chaussures d’une grande qualité, beaucoup trop étroites, qui affinaient mes pieds mais les atrophiaient horriblement.

Lorsque j’enlevai mes chaussures, je pris un instant pour observer ce que j’avais à la place du pied : une excroissance blanchâtre et meurtrie, couverte de corne, d’ecchymoses et de plaies gonflées. Des cloques gorgées d’eau déformaient la chair, des lambeaux de peau étaient restés collés aux souliers et laissaient la plante du pied écorchée. Un ongle arraché transformait l’un des orteils en une plaie purulente dont suintait un liquide ocre légèrement translucide.

Je saisis mes pieds entre mes mains, l’un après l’autre, et les fixai longuement. J’avais déjà lu, quelque part, que les danseuses s’imposaient d’atroces supplices physiques pour supporter la douleur afin de perfectionner leur art. La déraisonnable persévérance que je mettais alors à me tenir toujours droit, à toujours paraître imposant, à emprisonner mes pieds jusqu’à les blesser ainsi, me rapprocha de cette Abigaëlle Fay, cette danseuse si émouvante à laquelle je n’eus jamais l’occasion d’adresser un seul mot.

Abigaëlle devait être comme moi. Je transposai ma malsaine détermination à son travail de danseuse. Son pied devait être comme le mien. Cet amour de la douleur pour se raffiner toujours davantage, j’en fis don au personnage que je brodai autour de la belle soliste afin que lui-même l’offre à Féléor Barthélémy Rü, l’Ogre raffiné, qui ne manquerait certainement pas de dévorer la petite danseuse jusqu’à la mort.

Le lendemain matin, je m’installai devant ma machine à écrire. Ainsi naquit Abigaëlle Fay, deuxième épouse de Féléor Barthélémy Rü.

***

Lentement mais sûrement, j’approchai de la trentaine, puis je la dépassai. Je désespérais, malgré ma détermination et mes efforts ; j’angoissais à l’idée de ne jamais parvenir à devenir l’Ogre. Mes craintes accentuèrent l’effet pernicieux du temps et je pris, avant l’âge, un coup de vieux. Mes fesses engraissèrent, ma taille devint plus ample. Je constatai bientôt une flaccidité générale de ma chair que ne compensait plus mon raffinement soigneusement travaillé. Au début, je refusai de l’admettre et, devant les premiers affaissements de mon visage, j’entrepris de figer ce dernier par des crèmes et des traitements. Je me rendis ensuite compte que mon désir de paraître jeune empirait ce que l’âge prenait déjà soin d’user. Je me résignai alors à vieillir.

Tout cela se fit sur sept ans. Sept longues et pénibles années au cours desquelles, brisé par les échecs de ma vingtaine, je m’avachis et m’enfonçai dans un désespoir aussi malsain, sinon encore davantage, que la détermination et les supplices corporels qui l’avaient précédés.

Parfois, le marasme était si pesant qu’occupé à digérer, je ne tenais plus debout, et dès que je devais faire quelques pas, je m’effondrais, plus essoufflé qu’une pie-grièche de cent ans. Ces jours-là, il n’y avait rien à faire, je me laissais aller, je ne m’habillais plus, je ne me lavais plus ; c’était une déchéance qui pouvait durer des semaines, elle ressemblait d’abord à une libération, mais même l’apathie écœure à la longue. Je passais des heures entières affalé par terre, on aurait dit un chien qui n’attend plus que de crever, je haïssais tout le monde, surtout moi.

Dans ma dépression, je me mettais à repenser aux efforts que, plus de quinze ans durant, j’avais mis, comme un automate, à devenir l’Ogre raffiné. Je repensais à la douleur et j’admirais immodérément la détermination qui m’avait poussé si loin dans l’effort. Je me sentais plus vache encore en me souvenant de la perfection de ma posture alors, de la rigidité de mes muscles. J’avais l’impression de peser huit tonnes, ma carcasse m’écœurait, je haïssais ce que j’étais dans la vingtaine, mais je me haïssais plus encore.

C’est un jour, alors que je me vautrais dans ma propre incompétence sous l’œil atterré de mes domestiques qui ne me reconnaissaient plus, que je tombai nez à nez avec une série de feuillets à laquelle je n’avais plus accordé une pensée depuis bien longtemps. La première page portait le titre : Abigaëlle Fay.

Je l’ouvris et, d’une traite, je le lus jusqu’à la fin.

C’est ainsi que je me souvins que j’avais inventé à Abigaëlle des pulsions suicidaires. Le dernier paragraphe me laissa dans un état d’hébétude totale : « Je comprends alors que tant que je serai vivante, cette femme-là vaudra plus que moi. Même si elle ne l’a jamais désiré, même si peut-être elle ne l’aimait pas, elle reste mieux que moi. C’est comme ça que me vient l’idée de le laisser me tuer. Et demain, quand je serai morte, cette femme-là sera effacée. Et ce sera à vous, qui viendrez après, de vivre avec le souvenir de moi dans toutes les pensées de Féléor. »

Durant toutes ces années, j’avais perdu confiance en ma capacité à devenir Féléor, mais pas en celle que je savais toujours présente en moi de l’écrire, de le raconter. Ce jour-là, pour la première fois depuis longtemps, je me levai spontanément et me regardai longuement dans le miroir. Je pris conscience de mon vieillissement et décidai de le laisser m’envahir ainsi qu’il était naturel qu’il le fasse. Ce jour-là, je pense que j’abandonnai définitivement le fol espoir de devenir l’Ogre raffiné.

Je m’installai devant ma machine à écrire et ouvris un dictionnaire de noms à trois pages différentes, au hasard. Ce que je venais de vivre, je devais le mettre à l’écrit pour l’éjecter de moi et ne plus jamais y revenir. Ainsi naquit Frida-Oum Malinovski, troisième épouse de Féléor Barthélémy Rü.

***

Avec davantage de sérénité, je recommençai à m’entraîner à l’escrime. Je perdis du poids, je retrouvai la santé. Je me sentais renaître. Je me remis à gérer la fortune familiale des Rü, concluant çà et là des affaires rentables avec de petits bourgeois qui, même s’ils me raillaient dès que j’avais le dos tourné, faisaient des courbettes à mon passage pour profiter de mon immense richesse. C’est ainsi que je rencontrai M. Léanore, l’horloger de la Cité, dont les affaires fonctionnaient de mieux en mieux et qui souhaitait que son commerce, grâce à un partenariat avec moi, prenne de l’expansion. Entre deux séances de négociation, je fus invité à dîner chez lui. C’est ainsi que je rencontrai sa femme (dont je ne me souviens même plus du nom), une malade chronique rachitique qui semblait pouvoir se briser d’un instant à l’autre dès qu’elle faisait un geste, et sa fille, Phélie Léanore.

Phélie exerça instantanément sur moi une grande fascination. Quoique visiblement essentiellement cérébrale, elle avait un corps dont la force générale ne pouvait qu’étonner. Tout en elle semblait ferme et solide : le dos, les cuisses, les fesses, le ventre. Je l’avais vue travailler dans l’atelier paternel et elle avait une résistance à l’effort physique et à la douleur qui surprenait. Aucun de ses parents ne laissait présager une telle endurance.

Cependant, ce qui rendit Phélie exceptionnelle était d’abord et avant tout sa prodigieuse capacité à réfléchir de façon logique. Elle était un automate cervical d’une extraordinaire efficacité et ne se laissait pas arrêter par les considérations sociales. Dès ce premier repas, elle m’examina attentivement et, avant le dessert, avait déjà tout deviné sur mon secret. Sans gêne aucune, elle me fit part de ses réflexions sur ce que je tentais de cacher, devant ses parents et ses domestiques. Un long silence gêné s’installa autour de la table. Je connaissais les rumeurs qu’on racontait dans mon dos, mais jusqu’à présent nul n’avait eu l’outrecuidance de me les servir en face. Devant la justesse des déductions de Phélie, je blêmis. Cela sembla la satisfaire. Elle n’avait aucune satisfaction visible à m’humilier : son contentement venait du fait qu’elle avait réussi à me percer à jour, comme si j’étais pour elle une machine compliquée dont elle souhaitait comprendre les rouages.

Sans attendre le dessert, je m’excusai, me levai de table et quittai précipitamment la maison.

De retour à mon manoir, seul dans ma chambre, je pris la décision de me venger de cette jeune fille qui avait si aisément déchiré mon illusion. Pendant une semaine complète, une seule phrase revenait sans cesse dans mes pensées : « La chienne! Ah, la sale espèce de chienne! » C’est avec cette insulte rageuse dans la tête qu’un jour, me promenant dans la pourvoirie de mes parents pour tenter de me distraire, je tombai sur le portrait de Freïdren Rü, vingtième Grand Veneur de l’État et parent duquel provenait l’essentiel de la fortune familiale. Mon attention fut attirée par la brutalité de la louveterie illustrée derrière lui. Les canidés s’entredévoraient, chiens d’un côté, loups de l’autre, tandis que des hommes sonnaient du cor sur leur destrier éclaboussé par le sang des bêtes. L’illumination se fit et, pour me venger de « la chienne », je n’eus plus qu’un désir : en faire l’objet d’une chasse à courre digne de mon aïeul. Dévorée par les chiens, voilà qui conviendrait.

C’est armé de cette certitude que je me plongeai dans un manuel d’horlogerie. J’entrepris de recomposer Phélie Léanore à partir de ce seul dîner et de mon assiduité à la recherche. Je n’avais jamais été un être d’un froid pragmatisme comme elle l’était et je ne voulais surtout pas manquer mon coup. Ainsi qu’elle m’avait révélé au grand jour, il fallait que je la révèle, elle, et que la Phélie que j’écrirais soit exactement semblable à la Phélie que j’avais rencontrée. Je ne pouvais pas user d’imagination comme je l’avais fait avec Constance, Abigaëlle et Frida, cette fois. Il fallait que je raisonne comme ma nouvelle victime.

Je mis six ans à écrire la version définitive, la seule dont je pouvais en toute honnêteté me déclarer fier et satisfait, du journal de la fille de l’horloger. Il totalisait quinze pages. Je rangeai par la suite les précieux feuillets avec les quatre autres. Je n’avais aucune intention de faire payer à la véritable Phélie son insolence : mon Ogre l’avait suffisamment maltraitée déjà au terme de la grande chasse, et cela me suffisait.

Ainsi naquit Phélie Léanore, quatrième épouse de Féléor Barthélémy Rü.

***

On serait sans doute en droit de s’attendre à ce que Lottä Istvan, celle de ses femmes qui a le plus marqué Féléor, la seule qu’il ait peut-être véritablement aimée, celle dont le journal est le plus long et détaillé, soit le produit d’un processus d’écriture encore plus long et plus minutieux que celui qui me donna Phélie, qui occupe textuellement presque trois fois moins d’espace dans le grand récit de l’Ogre raffiné. La vérité est autre : après avoir mis tant de temps à écrire si peu, une grande fièvre créatrice s’empara de moi. Je rêvais de coucher sur papier l’onirisme, le surréalisme, la folie, la magnificence surnaturelle et le tragique.

À ce stade, mon imagination, longtemps brimée par les rouages dont je l’avais tapissée afin de donner vie à la fille de l’horloger, eut enfin l’autorisation d’exploser. Je fis acheter un jeu de tarot, je me remis à fréquenter les cafés du Quartier Gris afin de m’y imprégner des rumeurs populaires et j’y croisai un homme du nom de Tobias Istvan, architecte déchu dont on disait qu’il avait une fort jolie fille. À partir de ce simple fait seulement, je laissai libre cours à mon imagination et je construisis « ma femme mythologique », Lottä.

Lorsque j’eus fini, je me rendis compte que Féléor avait atteint ses limites. Après elle, il ne pouvait plus y avoir d’épouse. Pourtant, le récit de l’Ogre n’était pas encore achevé. Il manquait quelque chose : un récapitulatif.

Ainsi naquit Marie des Cendres, qui vint clore adéquatement l’histoire de Féléor Barthélémy Rü.

***

J’ai rassemblé les récits de Mercredi, de Constance, d’Abigaëlle, de Frida, de Phélie, de Lottä et de Marie. Le titre s’est imposé de lui-même : Les sangs. Sous un nom d’emprunt, j’ai envoyé le tout à l’éditeur de la Cité. Les sangs sera mon premier et mon dernier livre. En publiant l’histoire de Féléor Barthélémy Rü, je lui aurai au moins donné vie et je lui aurai offert une légende digne d’un Ogre ténébreux et raffiné. Peut-être gagnera-t-il des prix, peut-être rayonnera-t-il dans le monde, peut-être des générations d’étudiants se plongeront-elles dans mon bouquin et, à leur tour, inventeront des femmes pour les sacrifier à la faim de l’Ogre et grandir encore sa gloire.

Aujourd’hui, je me sens plus proche des femmes de Féléor que je l’ai jamais été de Féléor lui-même. Mon heure approche, je n’attendrai pas la publication du récit pour mettre fin à tout cela. Il est au moins une partie du journal de Mercredi Fugère que je saurai reproduire dans la réalité.

Adieu.

À propos de Féléore

À vous, gens de la Cité,

Les rumeurs que vous avez entretenues toutes ces années durant étaient vraies. Féléor Barthélémy Rü n’a jamais existé : mon nom est Féléore et je suis une femme.

Depuis ma naissance, j’ai été incapable d’accepter ma féminité. J’ai toujours été bien davantage intéressée par les activités des hommes que par la couture, la broderie et le maquillage. Mes parents, mes frères et les domestiques de la famille ont toujours gardé le secret sur ma véritable identité. Mercredi Fugère, qui agissait avec moi comme une grande sœur, a composé pour moi un journal érotique dans lequel elle me décrivait comme elle savait que je rêvais d’être : un homme imposant, d’une ténébreuse prestance, d’une violence sophistiquée, un Ogre raffiné. C’est ce journal qui m’a inspirée à tenter de devenir Féléor aux yeux de tous, tentative qui a lamentablement échoué. Quoique personne sauf Phélie Léanore, la fille de l’horloger, n’ait réussi à prouver que j’étais une femme, vous vous en doutiez tous et m’avez ridiculisée pour cela. Aucune de vos femmes ne voulait m’épouser par crainte de me découvrir un con au lieu d’une verge et seule l’immense fortune de ma famille m’a empêchée d’être publiquement raillée.

À défaut de devenir Féléor, je l’ai créé de toutes pièces dans un livre. J’espère avoir su poursuivre le mythe inventé par Mercredi. Cela accompli, je ne vois plus de raison de poursuivre cette mystification ratée que fut ma vie. On dit que lorsque la gorge est serrée, l’affluence du sang vers le sexe contribue à la jouissance. C’est ainsi que Mercredi aurait aimé mourir : dans un orgasme.

Lorsque vous lirez ceci, je lui aurai rendu honneur et j’aurai commis ce geste à sa place.

Vous trouverez mon corps nu, une cravate serrée autour du cou, les doigts enfoncés dans mon sexe, dans la huitième pièce du grenier. Qu’il soit enterré dans le jardin du manoir.

Vôtre,

Féléore Barthélémy Rü

Portfolio

écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

Pour me suivre

E. wilhelmy.audree@outlook.com