« Flo Delphes », de Raffaela Abbate

 (Entre Abigaëlle Fay et Frida-Oum Malinovski)
Flo Delphes

Corps discret, ni trop petit ni trop grand. Échec de la robe ample : dévoile la poitrine libre sous le tissu pâle. Fesses rondes qui se marient mal à la minceur du tronc. Intense pureté des traits : yeux d’eau, trop clairs, regard sec, beauté sévère. Bouclés, frisés, qualitatifs insultants pour les cheveux excités de la racine aux épaules. Écharpe exotique autour du crâne qui retient la fête chevelue.

            Pieds et mains garnis de bijoux venant de loin. Enrichit la finesse de ceux-ci, déjà aristocrates. Mollets délicatement musclés, suffisamment pour la posture détendue. Le sexe est nu et doux, le tout accompagné d’une odeur d’épices prisonnière de la peau.

Les lundis

J’espérais m’occuper autrement dans cette immense maison, mais mon imagination s’est épuisée. Je passe donc mes lundis à écrire. C’est l’autre soir, après le souper interminable, comme tous les autres que je repris la plume pour la première fois en plusieurs années. Féléor était content, mais ce n’est pas pour lui que j’écris. Ce n’est, pourtant, pas pour moi non plus. J’écris parce que c’est inévitable. Chaque pièce de ce foutu manoir est équipée d’un bureau avec papier, encre et plumes.

Le comportement de Féléor a brusquement changé depuis cet épisode. Soudainement, il me fait mieux l’amour, comme la première fois. Je n’ai pas osé lui demander pourquoi, mais cela importe très peu. Il me satisfait, voilà ce qu’il me faut. De toute façon, je ne lui adresse presque jamais la parole et cela me convient ainsi. J’ai repris possession de la plume parce que je m’ennuyais dans son château et j’en suis la seule responsable. Toute ma vie, j’ai espéré devenir une princesse. Je me suis rendu compte, plus tard, que toute ma vie j’en avais été une. Pas comme celles dans les contes que ma mère me lisait. Simplement que je n’ai jamais manqué de rien. Je suis brillante, relativement belle, je pense, aimée et riche. Je regrette d’être ainsi. C’est ennuyeux, j’ai déjà tout vécu : l’enfance insouciante, les voyages à travers le monde, les aventures de jeune adulte, l’amour amical, fraternel, parental, l’amour-passion, l’amour gastronomique, l’amour sexuel, l’amour intellectuel, l’amour personnel, tout l’amour au monde. Tellement d’amour qu’il n’en reste plus. Féléor pourrait être malheureux avec une femme comme moi, mais je sais très bien qu’il ne l’est pas. Je suis capable de lui en offrir beaucoup. Je n’imagine pas être la femme de sa vie, mais cela me convient. D’ailleurs, il n’est pas, non plus, l’homme de mes rêves. Je suis satisfaite de lui. Bien sûr, s’il n’était qu’un homme riche, ce ne pourrait être suffisant, mais je suis capable de lui trouver d’autres qualités. Après tout, entre nous, c’est moi la première à l’avoir désiré. J’étais en voyage, très loin d’ici, personne ne parlait comme moi. La communication était difficile, personne ne comprenait mon langage ni mes signes. Mon traducteur renvoyé, j’ai cessé de parler pendant de longs mois. Un matin alors que j’étais au marché, j’entendis mon dialecte ; enfin, une vraie personne dans ce coin du monde. Ma réaction ne fut pas tellement subtile. Féléor comprit rapidement notre lien par la couleur de ma peau. Je ne dirais pas que son regard fut romantique, loin de là, mais il m’a plu. Je le sentais malade d’une grippe terrible, celle de ne pas avoir utilisé son sexe, sur une aussi belle femme, depuis si longtemps. Ce ne fut pas très compliqué à partir de ce moment. Nous nous retrouvâmes dans une chambre aux grandes fenêtres ouvertes, l’air frais excitant notre désir de retrouver la chaleur à travers nos corps. Féléor m’impressionna. C’est vrai, j’avais rarement rencontré un homme avec autant d’expérience. Je n’étais pas dupe, je comprenais son origine. Ce qui me frappa le plus fut la délicatesse de son agressivité. Il comprit, dès la première fois, le désir profond de ma souffrance. Ce ne fut pas le meilleur acrobate, pour moi, au lit, et je sentais que c’était réciproque. J’avais peu parlé lorsque nous eûmes terminé. Il m’examina longuement puis finit par prononcer: «Jamais, avais-je, avant ce jour, débuté par la lune de miel.» Je n’allais quand même pas protester. Surtout que j’en étais rendue là à ce moment de ma vie. Mes parents n’allaient pas me fournir de l’argent jusqu’à ma mort.

Je ne me suis jamais plainte jusqu’à maintenant. Évidemment, ici, il faut bien comprendre la définition de «plaindre», car plaindre est devenue une routine nocturne entre lui et moi.

 

Les mardis

 Le mardi est le jour de mon exercice de la semaine. Comme à l’habitude, j’accompagne Féléor au déjeuner et nous quittons, ensuite,  la porte d’entrée en même temps. Lui, pour je ne sais trop où et moi, pour mon parcours à travers tous les escaliers de la demeure. Je compte chaque marche en même temps, pour que le temps passe plus rapidement. Six mille cinq cent quatre-vingt-treize. Je ne suis pas tombée sur ce chiffre dès la première fois. Il a fallu quatre semaines pour que j’y arrive et qu’il demeure stable. Je ne m’arrête pas pour dîner, sinon je n’ai pas le temps de finir le soir venu. Mollets en feu, le temps du souper n’est pas suffisant à leur détente. Les crampes dominent toute la douleur disponible en moi. Seul le résultat d’un profond mouvement de va-et-vient suffit à calmer la souffrance. Une fois délivrée par le sexe de Féléor, les muscles de mes jambes ne cessent pas leur crise. Féléor en profite alors pour les mordre tendrement jusqu’au sang. Je n’irais pas jusqu’à dire que les mardis sont mes nuits préférées, mais presque.

 

Les mercredis

J’écris des lettres à mes parents seulement. J’ai fait le deuil de mes anciennes amitiés, de mes amitiés tout court. Il ne s’est rien passé de grave, simplement que j’ai eu besoin de fuir et depuis, ma vie n’est plus la même. Avec mes parents, c’est différent. C’est la moindre des choses, recevoir des nouvelles de leur seule fille, leur unique petite princesse.

À vrai dire, j’écris seulement pour ma mère, mais cela je ne le dis pas. Je déteste mon père, il n’a rien fait de mal, jamais. Au contraire, il m’a toujours donné ce que je désirais, s’est toujours plié à mes exigences. Un sentiment profond de dégoût me hante depuis que je suis enfant et je n’ai jamais compris son origine. À vrai dire, j’ai de la peine de le détester ainsi, il ne le mérite pas. Peut-être pourrais-je m’appliquer, mais je n’en ai jamais eu la force. Aujourd’hui, c’est déjà beaucoup pour moi de reprendre la plume.

 

Les jeudis

Je lis. Je m’installe confortablement dans une chaise du manoir et je lis. Je trouve de tous les genres sur les tablettes en bois, qui me semblent dater d’une centaine d’années. Les livres que je préfère sont ceux où les personnages principaux sont des femmes. Pas qu’elles m’attirent, bien au contraire, plutôt que je désire me transformer en elles, carrément accomplir les mêmes aventures à travers le temps, les montagnes, les déserts et les océans.  Ces lectures me font tout oublier : qui je suis, pourquoi je suis ici, mon mari, mon passé et même l’angoisse de mon avenir. Les jeudis passent tellement vite, mais je ne pourrais pas lire tous les jours. C’est trop difficile, car le soir venu, je me transforme en héroïnes de ces lectures. Je suis une autre femme au lit, plusieurs autres femmes. Exigeant serait un terme trop généreux, car Féléor profite de ces héroïnes toute la nuit jusqu’à l’aube. Je me demande s’il remarque cette métamorphose hebdomadaire. Je ne pense pas. Nos nuits préférées sont les jeudis, aucune coïncidence.

 

Les vendredis

Je bois en cachette, je retourne à mes folies de jeunesse. Ce n’est pas normal pour une femme d’être ivre comme je le deviens, mais je ne m’en préoccupe pas. Je prends ce qu’il y a de plus fort dans l’armoire secrète de Féléor. À vrai dire, elle n’est pas vraiment secrète, car ce qu’il désire vraiment me cacher nécessite une clé, impossible à saisir. Je ne me suis pas déchirée à la chasser. J’ai tenté, mais en vain. De toute façon, ce n’est pas grave si je ne la découvre pas, moi aussi j’ai des secrets et cela ne peut qu’être sain, du moins, je le pense. Notre couple est plus mystérieux ainsi.

Les vendredis me rappellent ma jeunesse et ce serait trop douloureux de rester seule à travers mes souvenirs si lointains. La nostalgie me détruirait. La seule solution que j’ai trouvée, c’est boire. M’enivrer et partir loin d’ici, loin de Féléor. Ce serait trop honteux pour moi et pour lui d’être dans un second état devant les autres. Je m’enferme donc dans une petite pièce aux grandes fenêtres et je regarde les arbres, les feuilles tomber, quand il y en a, et la température changer. Je me sens jeune, ivre, au-dessus du monde, comme avant, pour au moins une journée par semaine. Dès que je vois Féléor revenir par la porte d’entrée, je cesse cette folie. J’attends de vieillir avant de me présenter devant lui et les bonnes. Une fois à jeun, j’attends le vendredi suivant.

 

Les samedis

Je fais une promenade en forêt ; pour prendre l’air, pour l’exercice, pour la brûlure de calories, pour éviter de manger, pour éviter de prendre du poids, pour éviter d’être grosse. Le mardi ne suffit pas à maintenir ma forme. Dans un manoir comme celui-ci, les repas sont abondants et personne ne peut y résister, à l’exception de Féléor. Le samedi, les bonnes préparent les meilleurs plats de la semaine, les plus gras, alors je fuis.

 

Les dimanches

La seule journée où nous restons au lit jusqu’après le lever du jour. Autrement dit, la seule journée du sexe matinal. On commence avant le réveil de l’astre terrestre jusqu’au moment où elle termine son déjeuner. Je mets tous les efforts possibles pour ne pas réveiller les bonnes. Ce ne serait pas gentil, surtout le jour de leur seul congé. En conséquence, ce n’est pas le meilleur moment de la semaine, mais j’en retire tout de même du plaisir. Une fois sortie du lit, je passe la journée avec Féléor en ville, sans que nous nous adressions la parole, bien sûr. Non… Ce serait un mensonge de dire une telle chose. Nous communiquons un peu, c’est-à-dire qu’on échange sur l’essentiel : où nous nous arrêterons pour manger, pour boire, à quelle heure nous rentrons, si nous nous promenons ici ou là. Bref, nos conversations sont des plus intéressantes. Tout est une routine avec lui. C’est toujours une routine. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi nous sortons ainsi tous les dimanches. C’est vrai que je n’aurais pas autre chose à fabriquer de mon temps. En fait, je pourrais écrire, mais c’est plus sage d’attendre au lundi pour ne pas interrompre le bon fonctionnement des choses. Aussi, le temps passe plus vite si j’attends la journée respective.

J’imagine que nos sorties hebdomadaires sont nécessaires pour prouver au reste du village que je suis encore en vie et que j’envie, d’une certaine façon, toujours mon mari. On nous regarde passer d’une drôle de façon malgré la politesse que tous nous accordent. Féléor est un homme respecté par ici. Bien sûr, il est riche, mais au-delà de cela, c’est un homme bien aux yeux d’autrui. Pour ma part, je suis épuisée. J’attends un évènement plus excitant encore, mais rien ne survient, alors j’attends, c’est tout.

 

À propos de Flo

Je m’ennuyais depuis un moment déjà lorsqu’en voyage, sur le coup de la chaleur, je rencontrai Flo. Je la trouvai séduisante, jolie, calme : une femme convenable pour une autre union. J’ignorais son histoire, de toute façon, pour moi, cela importait peu. Venant d’une famille pauvre, je l’aurais épousée quand même. Lors de l’aventure, je la croyais exotique, plus irrégulière et extravertie, mais je me trompai gravement. Mariée, elle s’avérait être routinière : ennuyée et ennuyante, à l’exception de certaines nuits. Oui, certaines nuits seulement. Je me rendis compte, après quelques mois, qu’elle tenait un cycle hebdomadaire excentrique. C’est à ce moment que je pensai à changer ma routine, c’est-à-dire la sienne. Je commençai à me questionner sur ce comportement hystérique lorsque les mardis je remarquai sa tournée habituelle des escaliers. Ensuite, je compris mieux lorsqu’elle me demanda d’envoyer ses lettres les mercredis soirs. D’ailleurs, ces lettres, je ne les envoyai jamais. Je les trouvais beaucoup trop précieuses, sans toutefois ne jamais en voir le contenu. Je désirais en garder l’odeur à la mort de Flo. Ce parfum naturel m’enivrait, me donnait carrément des frissons. Je voyageais à travers son corps quand je le respirais tendrement. Il me fallait le faire, le soir venu, sinon je restais sur place, dans mes pensées troublantes et le corps trop connu de ma femme. C’était ma façon de patienter avant la mort. Je ne pouvais pas me permettre de la tuer trop tôt. Les rumeurs couraient et je devais donc attendre un bon moment. Les dimanches, nous sortions et je choisissais les cafés les plus fréquentés et offrais à Flo les plus merveilleux repas.  C’était trop difficile pour elle d’apprécier mes efforts. Elle pleurait, une fois son assiette terminée, par peur d’avoir trop mangé. Cela me gênait beaucoup, d’autant plus que mon image n’était pas avantagée. Elle avait fait la demande aux bonnes de peser absolument toute la nourriture qui se retrouverait sur son assiette. Pas question que les quantités dépassent une certaine limite, par faute de légères crises. Ses crises furent toujours délicates. Elle osait très rarement hausser le ton, par chance, mais la nuit c’était autre chose. La discipline était sa plus grande qualité, je n’étais alors pas inquiet pour sa forme physique et ainsi sa psychologie turbulente. Cependant, je savais qu’elle se bourrait, parfois, d’alcool. Je ne comprenais pas cette contradiction. Elle sacrifiait son quotidien à la santé et, d’autres jours, noyait le tout. Je pouvais sentir l’odeur de l’eau-de-vie enfermée dans sa peau. Pour éviter son écroulement, je ne disais rien, je connaissais bien l’orgueil qui la possédait.

J’attendais encore le bon moment pour passer à l’acte, mais ce fut trop difficile. Un soir, un jeudi soir, c’est-à-dire une nuit entre le coucher du jeudi et le lever du vendredi, nous fîmes l’amour. C’était un sexe passionnément habituel, satisfaisant jusqu’au moment où ce devint l’extase : Flo se mit à saigner du nez. C’étaient quelques goutes au départ et puis en vinrent d’autres et encore plus. J’étais tellement excité par ce bain de sang que je me mis à le lécher, le boire, le consommer. Il en restait peu, le tout réparti sur son corps par mes mains avait séché. Il m’en fallait d’autre, absolument, sur le champ. J’ouvris alors son corps sans qu’elle n’émette un seul bruit. Le sang coulait, pleuvait sur les draps et sur mon corps. La couleur était si belle, un rouge comme je n’en avais jamais vu, si pur et épais. J’attendis que son corps se vide et en suçai le contenu, une nuit exceptionnelle.

 

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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