In the meat market…

Francfort. Drôle d’espace aseptisé, presque vide de monde (excepté le samedi), mais plein de livres et de kiosques à crème glacée. Quelque chose, dans la blancheur du lieu, dans l’éclairage fort des néons, me fait penser à un hôpital neuf. L’ampleur du labyrinthe est inimaginable. 6 halls de deux ou trois étages chacun, entre 5 et 10 rangées par étage, environ 150 stands par rangée. Et tant qu’à être dans les chiffres, retenons celui-là : 60-70. C’est le nombre de rendez-vous moyen que chaque exposant aura affronté en quatre jours. Trente minutes maximum pendant lesquelles on lui aura présenté entre deux et cinq livres chaque fois ;parfois même tout un catalogue, mais semble-t-il que « ces rencontres-là ne comptent pas, on ne fera rien avec ça ». Je me sens différente, ici plus qu’ailleurs, et plus qu’ailleurs, je me demande si cette différence est adéquate ou non. « It’s like being a beef in a meat market », m’a dit en riant une exposante. Ici, les éditeurs ne savent pas nécessairement comment réagir devant une écrivaine, car il n’est pas attendu de voir des auteurs. Les éditeurs se rencontrent dans des face à face chronométrés, ce n’est ni le lieu des gants blancs ni celui des flagorneries, il faut une certaine solidité, je crois, pour assister à ces rencontres pragmatiques et transactionnelles qui nous éloignent du côté mythique de la littérature.

Quand une éditrice allemande – la première que je rencontre – s’assoit à notre table et que mon éditeur introduit mon nouveau roman, elle dit d’entrée de jeu, sans avoir compris que j’en suis l’auteure : « Oh, this book, no. We don’t know where to put it in our catalogue. Too taboo, too literary. Do you have something else to propose to me? I need to go to the restroom so if you could make it fast… You know how those lines are. »  qu’elle ajoute en me faisant un sourire entendu.

« It’s like being a beef in a meat market ».

C’est vrai.

Les autres rendez-vous sont plus encourageants. C’est chaque fois cordial, efficace, sans détour. Ici une Allemande note à qui elle donnera Le corps des bêtes à lire, là un Américain me demande ce que ça fait, d’être un auteur à Francfort. On serre des mains, pose des questions polies, prend des notes, échange des cartes, puis on coche un petit carré de plus dans l’horaire en soupirant.

Le plus intéressant – pas tant pour l’alcool que pour l’ambiance plus décontractée qui y règne – ce sont les cocktails. À 17h00, le Canada, le Québec ou une autre délégation organise un apéro où les éditeurs se rencontrent. En l’occurrence, le sujet de conversation, c’est Canada 2020 (Canada vingt vingt, comme ils disent). L’équipe d’organisation de l’événement travaille déjà énormément à observer les succès et les ratées (surtout les ratées, parait-il, pour cette année) du pays à l’honneur, à planifier des événements, la venue de journalistes au Canada pour préparer des articles pour l’Allemagne, etc. Le programme de financement des traductions allemandes, que le Conseil des arts du Canada présentera prochainement, fait grand bruit, et les éditeurs canadiens en parlent déjà aux grandes maisons allemandes afin d’essayer que le plus grand nombre d’écrivains soient traduits avant leur venue à Francfort lorsque le pays sera à l’honneur. Ces cocktails sont également l’occasion de faire des rencontres impromptues ou de solidifier des liens qu’il est difficile de bien construire en 30 minutes. Les gens sont plus calmes, le ton change, les textes suscitent plus de passion et d’enthousiasme dans ces moments.

 

Je repars de Francfort en ayant rencontré deux éditeurs allemands, un canadien, un espagnol, un italien, un australien, un américain, une agente allemande et une agente grecque. Seuls quatre de ces rendez-vous étaient planifiés à l’avance, les autres intervenants se sont arrêtés au kiosque et, la discussion allant, ils se sont intéressés aux livres de la maison et à mon travail. Je pense que ce sont eux qui se sont montrés les plus intéressés, parce qu’ils étaient sur le mode de la chasse au trésor, de la trouvaille. Est-ce que, pour cela, ces rencontres porteront leurs fruits ? Sincèrement, j’en doute. Peut-être une ou deux, si tout va comme dans mes rêves, mais même ça, je suis loin d’en être certaine. Et la raison à cela est mathématique.

65 rendez-vous x 3 livres en moyenne par rendez-vous x 2 agents dédiés à l’achat des droits en moyenne par maison = 390 livres en moyenne (on peut calculer 100 livres pour une petite maison et plus de 500 pour une grande) qui auront été présentés à chacun de ces éditeurs pendant leur séjour, par d’autres éditeurs qui, préparant leur foire, ont fait toutes les recherches nécessaires et connaissent parfaitement les lignes éditoriales des maisons. 390 livres, donc, choisis avec précision pour correspondre au catalogue de chacun.

Sincèrement, voir cette foire a été un choc. TANT de livres sont produits chaque année, tant de gens veulent vendre des droits et il y a si peu de place pour en acheter que le pari des traductions est vraiment un long shot. Ça m’a déstabilisée. Beaucoup. Pas les discussions frontales, pas les refus, mais ça : la quantité.

 

Ce qui m’a bouleversée aussi, et d’une manière très différente, c’est l’accueil des éditeurs québécois. C’est incongru, un auteur à Francfort, et les éditeurs ne les invitent pas (pour ceux qui se posent la question : j’étais déjà en Europe pour mes autres activités et c’est pour cette raison que j’y suis allée, par moi-même, avec l’accord préalable (évidemment) de mon éditeur, qui m’a donné une carte d’exposant pour entrer sur le site, et un horaire des rendez-vous où il jugeait pertinent que je sois. C’est tout.). Les éditeurs des maisons d’édition québécoises auraient pu être agacés, ou simplement m’ignorer, mais tout le monde ma réservé un accueil chaleureux. J’ai été émerveillée de la fraternité qui existe dans ce milieu. Chapeau bas à Antoine Tanguay, d’ailleurs, qui m’a généreusement servi de guide dans le dédale de Francfort alors que rien ne l’y obligeait.

Je me suis sentie, en regardant tous nos formidables éditeurs aller, comme dans un épisode des chefs. Oui, vendre les droits, c’est une compétition, mais tout le monde s’entraide. « As-tu parlé à une telle ? » ; « Viens, je vais te présenter un tel » ; « Hier, j’ai vanté un de tes livres à tel autre ». C’était incroyable. Et ne serait-ce que pour avoir vu à l’œuvre la solidarité de notre communauté éditoriale dans un environnement aussi concurrentiel que celui-là, ce voyage en valait le détour.


Commentaire

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  • Serge M. Vaillancourtoctobre 14, 2017 - 10:42

    Speed booking … ça ressemble, mutatis mutandis, à la foire du livre jeunesse de Bologne … dédales en longueur et en hauteur (sourire) … prendre conscience de tout ce qui se publie … coup au plexusRépondreAnnuler

    • Audrée Wilhelmyoctobre 15, 2017 - 7:11

      On m’a dit, oui, que c’était assez semblable, de même qu’à une autre foire dont j’oublie le nom. La différence, c’est qu’on trouve ici de tout, depuis les plus grands noms de la littérature jusqu’aux livre jeu, technique, etc. L’ampleur doit en être augmente… Cela dit j’imagine assez bien que toutes ces foires internationales ont un côté étourdissant…RépondreAnnuler