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J'aborde cet espace comme un lieu de réflexion sur ma pratique littéraire, ma pratique photographique, sur les différents éléments, voyages, lectures, interventions qui alimentent mes projets.

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La clef fée

Terminer un roman est une chose terrible et infiniment satisfaisante à la fois. Quand j’ai écrit Les sangs, j’étais vraiment soulagée que Pascal confirme qu’on pouvait envoyer le BAC* à Leméac. J’étais sur le point de balancer l’ordinateur par la fenêtre tellement j’avais travaillé et retravaillé certains passages. Cette fois, c’est différent. J’ai eu un mal fou à écrire Sitjaq**, ça a été l’expérience d’écriture la plus difficile de toutes (jusqu’à maintenant), mais la fin a été très agréable, et je quitte donc le texte un peu à reculons. J’aurais continué. C’est comme si je devais quitter un appartement que j’aurais habité quatre ans et que je commence tout juste à aimer. Je me retrouve dehors. J’ai des projets (plusieurs), mais il faudra des mois avant que je les aie assez creusés pour les coucher sur papier et pour l’heure, je me retrouve simultanément devant un grand vide et devant l’envie furieuse de recommencer à écrire tout de suite, parce qu’enfin, je sais ce que je veux faire.

Avec Sitjaq, je suis arrivée à l’endroit que je cherche à atteindre depuis que j’ai commencé à écrire. J’ai découvert que tous mes livres ont des liens les uns avec les autres et j’ai compris de quelle façon mon monde allait se construire, se déployer. J’ai entrevu les centaines de fils qui pourront se nouer ensemble. Quand j’ai commencé à écrire Oss, c’est comme si j’étais dans la broussaille et le brouillas, je ne voyais pas encore de sentier devant moi. Avec Les Sangs, un chemin est apparu, l’horizon s’est dégagé un peu. Je ne voyais pas encore la maison, tout au bout, mais au moins, les environs immédiats étaient clairs. En finissant Sitjaq,  j’ai finalement passé le porche et que je me tiens désormais dans le portique d’un manoir immense. Je vois les douzaines de pièces, leurs portes qui sont fermées encore, et j’ai le choix: je peux ouvrir celle que je veux, je peux visiter dans l’ordre ou dans le désordre cet endroit-là qui, d’une certaine façon, est la maison de mes romans.

J’ai compris ce que je veux faire. Je veux écrire des livres indépendants les uns des autres, mais qui résonnent entre eux, qui se répondent, pour qui a lu ceux qui précèdent. Je veux travailler la filiation. J’ai toute une branche de femmes sauvages et fortes dans l’arbre de mes personnages, et c’est celle-là qui m’attire pour l’instant. Malgré tout, je les vois bien, toutes les autres branches, toutes les autres pièces. Je sais laquelle je visiterai en premier, mais après je pourrais monter trois étages et prendre la porte la plus éloignée: tout est possible, je suis chez moi en ce manoir.

Je me tiens là, sur le porche, et je regarde, je voudrais pousser déjà la première porte, mais il y a les vacances, la vie, la famille un peu négligée avec la fin du roman, qu’il faut retrouver et aimer, parce que le manoir imaginaire s’effondre si la petite maison bien réelle n’est pas solide pour le contenir. Il faut attendre, cela fait déjà deux semaines que je tourne en rond devant la poignée du prochain roman, sans la toucher. Je la regarde, j’observe les motifs, la rouille sur le métal, la texture du bois de la porte, j’essaie de deviner ce qui se cache derrière en fonction de la devanture. Des fois, quand je n’y tiens plus, je colle l’oeil contre la serrure, j’essaie d’entrapercevoir ce qui se cache de l’autre côté de la cloison.

Ne pas écrire, quand d’une certaine façon la vie en dépend, quand le quotidien repose sur les mots, quand une partie de la santé mentale réside précisément dans le manoir inquiétant et rassurant de la fiction, est une épreuve pire que l’écriture elle-même, solitaire et confrontante. Se tenir debout, au seuil d’une pièce, avec la petite clef dorée dans la main, et ne pas franchir la porte est une épreuve pire que celle de ne pas trouver exactement ce qu’on cherche à l’intérieur de la pièce. Mais quand enfin le cliquetis de la serrure se fera entendre, la fête n’en sera que plus grande et peut-être – peut-être – que l’appropriation de ce nouvel espace en sera facilitée…

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*BAC=Bon à composer. La version avec laquelle les éditeurs travaillent à la mise en marchée du texte.

** Titre provisoire et pas encore confirmé. Les détails ici.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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