Lara Pavo, de Marie Rivière

(Entre Phélie et Lottä)

Lara Pavo

Yeux vairons expressifs parfois perdus dans le vague, une peau sombre et lisse. La chevelure brune foncée foisonnante emprisonne un visage énigmatique. Le maintien est fier ; le cou gracile, décoré d’une cicatrice boursouflée, trace de lacération animale, qui titille la langue au toucher. Les mains sont longues, fines et s’articulent avec grâce sur le piano. Les robes claires et vaporeuses font ressortir le teint foncé de la peau. Les décolletés plongeants laissent entrevoir une poitrine petite, mais ferme.

 

 

Jour quelconque

Je préfère observer qu’écrire. Lorsqu’il m’arrive de le faire, cela sort en paquets de mots, en blocs d’histoire qui se relient parfois difficilement entre eux. Pourtant, il est vrai que j’ai beaucoup écrit après l’accident, des bouquets épars de mots qui me venaient à l’esprit. Le journal que Féléor m’a offert ne sera qu’un autre suivant les précédents. Je tâcherai de bien le tenir.

***

Notre mariage n’a pas fait beaucoup de vagues. Père a tout mis en œuvre pour qu’il y ait le moins de remous possible, mais se marier avec Féléor Rü ne manque pas d’alimenter les conversations. Lorsque je vais au village maintenant, tous me fixent. Dégoût, peur, envie ? Je vois passer de tout dans le fond de ces yeux, tous pareils, tous insignifiants. Pourtant, j’aime ces regards. J’aime ceux que Féléor me jette aussi.

 

Autre jour

Féléor a fait brûler toutes les robes aux cols roulés et imposants de ma garde robe pour les remplacer par des décolletés tous plus plongeants les uns que les autres. Je le laisse faire, mon cou n’ayant dérangé que mon père et les hommes s’étant tous désistés lors des fiançailles. Je me souviens du soulagement du vieillard lorsque Féléor lui a demandé ma main. Il était si ridicule, s’agitant comme un enfant devant un présent tant attendu. C’était un matin très tôt. Je me souviens que je polissais avec soin les dagues et disposais les feuilles de papyrus sur les étagères dans la vitrine, lorsque je l’ai vu s’approcher. Fier et droit, il m’avait souri, les yeux brillants. Je pense que mère, si elle avait été là, aurait été plus que satisfaite, et même un brin délivrée de me voir épouser ce riche blanc. On veut toujours ce qu’il y a de mieux pour ses enfants. Féléor avait fait sa demande très peu de temps après m’avoir rencontrée, ce dont je lui étais très reconnaissante. Travailler dans la boutique de père m’ennuyait au plus haut point, et me rappelait avec amertume le souvenir de ma mère. Cette femme à la peau sombre, mascotte de ce magasin exotique, m’indignait dans sa façon d’agir et de se laisser traiter. Sa différence n’en faisait qu’une bête de foire, une rareté au village.

Ils ont choisi de m’éduquer dans l’ombre, seule à la maison avec pour seul compagnon, le vieux piano hérité de ma grand-mère paternelle et un tuteur austère. À la mort de mère, lorsque j’ai été assez grande pour voyager, père m’a emmené avec lui dans le pays maternel, afin de récupérer toutes sortes d’objets qui constituaient l’essentiel de la collection de notre magasin. Ça a été mon seul voyage, celui de l’accident. Après, j’ai été encore plus confinée qu’avant, ne sortant que pour rencontrer sans succès des hommes célibataires que père me ramenait.

***

À ma demande, Féléor a acheté un piano. J’aime m’y asseoir, le dos droit et le menton haut comme une reine. J’aime le faire chanter sous mes doigts. Les marteaux font des bruits étouffés, comme les faibles cris de quelqu’un qu’on égorge.

 

Autre journée

Féléor m’a prise alors que j’étais penchée sur le piano, une main caressant ma gorge, l’autre empoignant un sein. Mes doigts s’écrasaient sur les touches de l’instrument, qui libérait des cris de jouissance.

***

Parfois, je croise le regard intense de Féléor, comme s’il cherchait à me disséquer la tête avec ses yeux et y lire ce qui s’y cache à l’intérieur. Cela me fait sourire, il n’a pas le droit de lire mon journal, pas tout de suite.

La mort de sa précédente femme me fascine.

 

Féléor a su en plongeant son regard dans le mien dépareillé que nous vivrions quelque chose d’unique. Unique comme moi, unique comme lui me rappelle-t-il.

 

Autre journée quelconque

Féléor ne parle pas beaucoup de son enfance. Sauf une fois, lorsque j’ai déniché une photo de classe sur laquelle il posait. Il m’a raconté machinalement quels avaient été ses amis et les autres qu’il détestait.

Je me souviens de la seule fois où enfant, j’ai vraiment côtoyé mes semblables. C’était lorsque je séjournai à l’hôpital après m’être fait recoudre la gorge. Nous logions entre convalescentes dans un petit dortoir où s’alignaient militairement quatre lits face à face. Mes condisciples de chambres n’étaient que deux, et avaient l’habitude de se retrouver sur le lit près de la fenêtre afin d’échanger des messes basses. L’une était brune aux bajoues les plus énormes qu’il m’avait été donné de voir.  L’autre marchait les pieds vers l’extérieur. Toutes deux avaient la peau tellement blanche qu’il était étonnant de ne pas voir tous les ruisseaux de sang qui coulaient dessous. Pendant qu’elles passaient leur temps à se dire des choses qui n’avaient aucun intérêt, je passais le mien à lire des partitions de musique et essayer de chanter les mélodies dans ma tête. Parfois, j’aimais les observer s’activer dans leur petite vie de jeune fille insignifiante. Je me délectais des regards craintifs qu’elles me lançaient, teintés d’un soupçon de dégoût bien dissimulé. Je voulais qu’après la peur et la douleur que j’avais vécu, tout le monde en fasse de même. C’était un étrange sentiment que d’aimer ces regards qui blessent.  Je trouvais tous les moyens possibles pour que ma cicatrice encore fraiche soit le plus visible possible.

***

Mère avait une dague que j’appelai la dague à lame de serpent. Le métal avait la forme d’une onde qui résonnait jusqu’au manche. J’aimais la serrer dans ma main et passer la pointe aiguisée sur ma peau, comme une caresse froide. Parfois, rêvassant trop, la pression sur la lame étant trop forte, je me coupais un peu et frissonnais. Le plaisir absorbe parfois la douleur.

 

Dernier jour

Féléor rentre de voyage aujourd’hui. J’ai hâte de le redécouvrir, son corps, ses mains, tout. J’ai toujours cru flotter au-dessus de tout, dardant mon regard indifférent sur les gens qui me semblaient si distants. J’aimais me sentir dans les limbes, perdre mes yeux dans le flou, ne rien faire, mais tout ressentir. Aujourd’hui, aux côtés de Féléor je me sens plus vivante que jamais.

 

À propos de Lara

Je n’ai jamais entendu le son de sa voix. Son père me l’a présentée alors qu’il me vendait des objets de pays étrangers ayant appartenu à sa femme décédée. Personne ne voulait d’elle m’avait-il dit : « balafrée, exotique et muette Monsieur Rü, ce n’est pas facile de trouver des maris qui en veulent ! ». J’avais voulu la rencontrer sur le champ. Avec Phélie, j’avais découvert une jouissance que je ne soupçonnais pas, et je ne souhaitais que recommencer. Sa situation particulière m’avait intrigué, et quelque chose me disait que je n’allai pas être déçu. Je ne m’étais pas trompé. Ses yeux vairons m’aspiraient et me retournaient tant ils étaient expressifs. Son corps me parlait sous les caresses, et sa cicatrice m’envoûtait. Je ne la voyais pas comme la cause de son mutisme, mais trônant au milieu de son cou comme un trophée, une blessure de guerre contre l’animal. Sentir les boursouflures sur ma langue, goûter sa peau meurtrie mais sucrée m’électrisait. L’envie me prenait de vouloir rouvrir cette blessure.

Pendant deux ans, je fus plus que satisfait de mon intrigante femme. Je me souviens, cela faisait exactement deux ans jour pour jour que nous étions mariés, deux ans que ses yeux dépareillés me fixaient du matin au soir, parfois avec insistance, parfois perdus, loin. J’étais parti pour quelques jours au village voisin afin de régler des comptes financiers. Je me languissais de son corps et de sa jouissance silencieuse. Rentrant à la demeure, je ne la retrouvais pas. Elle n’était pas là pour m’accueillir, ni dans la bibliothèque, ni arborant un demi-sourire au piano du salon, la salle à manger, nulle part. Je me débarrassai de mon manteau et mes bottes et montai à l’étage des chambres, fébrile. Sur le grand lit s’étalait lascivement un corps nu à la magnifique peau arabica. Je m’approchai du lit, étonné, sentant la frustration monter en moi. J’avais aperçu le poignard à la lame ondulée qu’elle utilisait pour caressait sa peau. Une colère m’enflamma tout à coup, comment pouvait-elle gâcher et bâcler un moment si important et si jouissif ? J’étais loin de ma précédente course poursuite dans le village si longtemps rêvée et planifiée. J’arrachai presque mes vêtements qui tombèrent docilement sur le sol. Au lieu de me jeter sur elle comme le fauve qui l’avait mutilée, je me postais nu au bord du lit, devant elle, la fixant de mon regard enflammé d’irritation et de désir. Elle tourna son œil vert, puis son œil bleu vers moi et ses lèvres m’offrirent un sourire flottant et joueur. Elle monta le couteau à sa gorge, suivant les chemins de sa cicatrice avec la lame en fermant les yeux. Alors n’y tenant plus, ne contrôlant plus mon enveloppe charnelle, je me jetai sur elle. Mes mains furent partout, les siennes aussi ; les bouches comme du fer rouge s’imprimaient douloureusement sur les deux corps. Colère et désir aura été la meilleure combinaison d’état d’âme que j’aurai pu expérimenter. Les sens sont exacerbés et les mouvements emprunts d’une adrénaline fiévreuse. J’attrapai le couteau qu’elle avait laissé tombé sur les draps froissés, son manche gelé me brûla presque tant la différence de température était importante. Je la pris brutalement, son corps se cambra sous mes coups de rein frénétiques. J’approchai la lame de sa gorge où le fauve avait laissé son emprunte. Elle mordit la peau comme on plante un couteau dans le beurre afin de s’en servir. Le sang chaud coula sur sa peau foncée, elle eu un hoquet de douleur. Je suivis les courbes de la blessure avec la lame, savourant le moment précieux que je vivais. Le sang ruisselait à présent sur les draps du lit et tâchait mes doigts caressant sa gorge.  Elle me regardait de ses yeux vairons, souriant toujours. Sa joie m’agaça. La bloquant sous mon poids, j’enfonçais le couteau plus profondément dans sa blessure, profondément dans sa gorge et je l’embrassais, afin de recueillir son dernier souffle. Dans ma folie, je crus l’entendre émettre un râle, un son léger, imperceptible. Je ne sus si c’était un râle de jouissance ou de douleur, peut-être les deux s’étaient-ils confondus.

 

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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