Quand Mie dessine l’arbre des loutres, les ramures partent dans tous les sens, elles s’entrecroisent souvent, mais toujours elles s’élargissent vers le ciel, elles se déploient en brindilles, et encore, et encore, à mesure que des petits naissent et procréent à leur tour. L’arbre des ours a des branches lourdes qui ont le temps d’épaissir avant que poussent les nouveaux scions. Parfois, les ralles se rencontrent, forment un nœud et se détachent plus loin. Ses ramées croissent lentement, donnent peu de fruits, mais ses racines sont profondes et son écorce, coriace.

Mie soupire. En comparaison, son arbre est un pérot ridicule. La Vieille comme tronc maigre, puis les branches d’Osip et de Sevastian, si souvent entrecroisées qu’à peine dissociables, enfin la tige fuyante de Noé qui se greffe au fût, sans racines et sans souche. La vie a élagué les autres verges : à cet arbre-là, il reste rien que l’espoir des quatre ramilles – Mie, ses frères –, mais il n’y a personne autour pour servir de plançon et s’ajouter au feuillage.

Extrait

Quatre ans plus tard, la femme du frère meuble la plage d’empreintes comme les cadets le faisaient avant elle. La cabane a été désertée voilà longtemps – la Vieille et ses fils habitent le phare –, Noé se la rapproprie, elle en fait son territoire qui bientôt s’élargit aux dunes, à l’orée de la forêt, aux falaises, aux grottes.  

Pour se déshabiller, elle n’a qu’à enlever sa robe. Il n’y a pas de dessous à délacer, à étendre. Elle attrape le tissu à la taille, croise les mains, puis elle le soulève, mouvement fluide, par-dessus ses épaules, sa tête, ses cheveux. Sous le taffetas, sa peau ressemble à la livrée d’un léopard : couverte de cicatrices circulaires, blanches et roses. Elles se concentrent au milieu du dos, entre les omoplates, puis elles se distancient; sur les côtes et les reins, elles sont tapissées d’une rouille brunâtre, comme si les taches de rousseur étaient apparues après les blessures. D’autres marques zèbrent les fesses, les cuisses et le haut des bras; contre le mollet droit, du genou au talon, une ligne fine, presque disparue avec le temps, divise la jambe en demies impeccables.

Depuis la lanterne, Osip étudie la géographie de l’étrangère. Il s’arme de la binoculaire et suit ses promenades le long des grandes lagunes qui bordent la tour. La femme lui échappe. Ses déplacements n’ont aucun sens, elle se dénude sans pudeur, roule dans la mer, y plonge la tête et n’en ressort que plus loin, creux vers le large. Elle est toujours en mouvement, elle sait dépecer et chasser, elle pêche avec des branches qu’elle aiguise, grille les poissons sur des feux de cocottes; elle habite la maisonnette moisie, percée, elle refuse de s’installer dans la chambre du phare ; elle reste dans le taudis, mobile, muette.

Elle s’appelle Noé. Elle n’est pas là pour rester.