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J'aborde cet espace comme un lieu de réflexion sur ma pratique littéraire, ma pratique photographique, sur les différents éléments, voyages, lectures, interventions qui alimentent mes projets.

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Le fil d’une idée

Wilhelmy Seiche-1Dans les trente mille versions jetées de la Reine de Seiche, avant que j’épluche mon oignon pour trouver le cœur de mon projet, il y avait une danse, la danse des sept voiles, que Salomé exécute pour séduire son beau père. Ce n’est pas une révélation : j’ai dit maintes fois que je travaillais sur le mythe de Salomé, cet élément reste vrai.

Dans ces versions à la poubelle, donc, les voiles de soie dont Mie (Salomé) était couverte avaient été teints rapidement :

Les mateaux de soie arrivent, décreusés, de l’extérieur de la ville. Ils sont portés au teinturier pendant la nuit. Il a déjà préparé son pigment en broyant l’écorce d’indigotier dans une solution de carbonate de potassium, il finit de monter sa cuve en ajoutant à l’eau des cendres gravelées, du son et de la garance. Il y plonge les flottes, les laisse macérer quelques minutes, puis les sort pour permettre l’oxydation de la couleur. Pendant tout le jour et une partie de la nuit suivante, il répète l’opération. Quand les écheveaux atteignent le bleu mauve voulu, ils sont expédiés à des fileuses, qui les tissent. Il faudrait traiter les fibres au sel d’alun pour fixer la teinture, mais Osip presse tout le monde, et les étoffes restent telles quelles. L’indigo tache les doigts des brodeuses et les fils de leurs travaux. Le résultat git par terre : un amas de voiles bleus, enjolivés de bleu, qui bleuissent tout ce qui les touche.

Très grossièrement, à mesure que Mie danse, sa peau se couvre de longs motifs bleus, car la transpiration et la friction facilitent le déplacement du pigment. Ça semble banal, mais c’était un élément important (entre autres symboliquement, car lentement, Mie se transforme en paon) des anciennes versions.

Eh bien l’autre matin, en déjeunant, j’ai compris l’origine de cette idée. Il y avait une mouche dans mon yogourt, et je me suis mise à fredonner une chanson du glorieux groupe de musique pour enfants « les maillots bleus » qui va comme suit :

Y’a une mouche, dans mon macaroni, et si j’avais su, si j’avais su je l’aurais pas pris.

Cette chanson m’a rappelé l’année où, à la fin de l’été, le camp de vacances que je fréquentais avait fait venir Les maillots bleus en question pour clôturer la saison. Leur spectacle en plein air avait lieu immédiatement après notre spectacle de fin de camp pendant lequel, avec quatre amies, nous avions glorieusement entrepris de faire une chorégraphie sur la musique des Spice Girls. Dans notre incroyable reprise du groupe, j’étais Ginger Spice, celle avec la tignasse rousse, les seins refaits et la robe emblématique composée d’un drapeau de l’Angleterre à paillette.

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Vous vous demandez sans doute où je m’en vais avec ça. J’y arrive.

Pour imiter ladite Ginger Spice, ma mère avait transformé un t-shirt de mon père en une robe approximative que j’avais soigneusement peinte, à la gouache, avec le drapeau anglais le jour de la grande représentation. À la gouache. Évidemment, lors du spectacle, tandis que je glissais «langoureusement» mes mains de ma poitrine inexistante à mes hanches tout aussi inexistantes, et que je les présentais ensuite au public (« Stop right now, thank you very much »), j’avais les paumes, et les doigts, et les poignets, et éventuellement le visage aussi, d’un splendide mauve sale.

Assurément, cette histoire est à l’origine de ma Mie qui bleuit à mesure qu’elle danse. C’est une anecdote qui montre assez bien de quelle façon l’écriture fonctionne chez moi. Quand je dis qu’il n’y a rien d’autobiographique dans mes textes, c’est bien vrai: en l’occurrence, je n’ai jamais fait dans l’effeuillage public. Pourtant, il reste dans mes écrits toutes sortes de traces de ce que je suis et de ce que j’ai été à différents moments de ma vie. Sans représenter le réel, mes romans sont une forme d’autoportrait de l’inconscient, décodables, en ce sens, seulement par moi. Bien souvent, les idées qui m’apparaissent résolument originales viennent de très loin, elles m’habitent depuis longtemps.

D’ailleurs, remonter le fil de cette idée en particulier (qui n’aura finalement pas de place dans l’ultime version du roman) m’a permis de réaliser que rendre Mie bleue me ramenait sans que je le sache à son âge (elle a exactement l’âge que j’avais au moment où je jouais la Spice Girl), à travers un événement lointain et depuis longtemps oublié.

L’écriture est toujours parsemée d’indices qui, sans même que nous le sachions, nous relient au texte. Je vois ces indices comme des passerelles qui permettent de nous immerger dans des personnages avec lesquels, autrement, nous aurions assez peu d’affinité.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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