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J'aborde cet espace comme un lieu de réflexion sur ma pratique littéraire, ma pratique photographique, sur les différents éléments, voyages, lectures, interventions qui alimentent mes projets.

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Les choix

Voilà bien longtemps que je n’ai pas écrit ici. Depuis des mois je travaille sur mon prochain roman, j’hésite cent, mille fois, je recommence, je peaufine. Je suis dans la partie très longue, très lente, de la recherche. J’essaie de trouver quel ton, quelle manière de dire les choses, quelle voix utiliser pour bien raconter l’histoire qui m’habite. L’histoire est claire, mais je ne sais pas quels sont les bons mots pour la dire. J’ai deux premiers chapitres complètement différents, qui ne peuvent pas aller ensemble, qu’il est impossible de lier tant la voix qui porte le texte diffère.

La première version est presque réaliste, elle s’éloigne du côté mythique de mes précédents romans, mais elle offre au lecteur des prises, des outils pour entrer facilement dans le texte. Quand j’écris de cette manière, j’ai l’impression de faire de la broderie – je suis bonne en broderie –,mais je m’ennuie un peu. La deuxième est plus sonore, plus près de la prose poétique, mais plus exigeante pour la lecture. Elle est aussi plus exigeante pour l’écriture, puisqu’elle m’apparait par à-coups, elle me transporte, j’ai l’impression d’écrire des incantations arrachées au sol et puisées à tout ce qui touche au plus près du langage, à son côté brut.

Comme j’aime toujours vous inviter dans l’atelier de l’écriture, j’avais envie de partager ce dilemme avec vous. Dans les prochaines semaines, je vais faire un choix. Je vais retenir une voix et abandonner l’autre, après avoir consacré plusieurs mois à chacune. Mais en attendant, voici les premières lignes de chacune de ces deux versions. Parce qu’écrire pendant des années un même livre, c’est exactement ça. Construire, hésiter, chercher et chercher et chercher encore.

Version 1:

 

Un rang d’orge a séché sans qu’on le fauche. Les épis grisonnent et ploient sous des restes de neige. Le vent couche les tiges, les feuilles pourrissent dans la boue. Les champs, la route, le caniveau, le hêtre tortillard et ses milliers de bourgeons tombants : tout est blanchi par la lumière d’avril.

Derrière la fenêtre, Daã imagine le goût terreux du printemps. Elle trouve la saveur de la poussière sur sa langue, cherche la texture des chaumes fanés. Lèvres entrouvertes, visage plat. La salive s’accumule le long de ses gencives. Elle reste concentrée. Humus, pousses neuves, bourgeons fermés, rouges, verts, gorgés de sève. La bave gonfle contre la digue de ses dents. La crue de la rivière se rejoue dans sa bouche. Elle essaie de deviner, au loin, l’endroit où la Farouk est sortie de son lit, grossie par la fonte et par les orages. Elle ne voit rien. Les fermes et les maisons de Sardec sont construites loin des berges. C’est le versant sud des champs qui a été inondé.

Entre la nuit et le matin, un homme est venu quérir Laure. Il battait la porte avec son poing ; dans son sommeil, Daã a d’abord pensé que c’étaient les autans. Laure était en train de s’habiller quand elle s’est assise dans le lit. On entendait en bas les coups sur le bois. « Monsieur Hekiel ! Monsieur Hekiel ! » Daã a couru ouvrir, nue sous son châle. L’homme avait de la boue jusqu’aux cuisses. Il est entré sans fermer derrière lui, il criait pour enterrer la tempête.

– Les garçons de drave n’ont pas vu arriver le débord. Ils ont échoué dans le pré du vieux Morelle.

 

Version 2 (qui ne relate pas la même scène, mais présente un tout autre point d’entrée dans le roman)

 

Daã dit: Je nais.

Je sors de la matrice d’un couvent.

Elles sont vingt-quatre sœurs qui poussent, qui brament ; leurs voix trouent le vent ; elles parlent louve, loutre, ourse, elles parlent terre bêchée et gras bourgeons qui éclatent : le langage de ce qui met bas.

Leurs cris saillent des murs. Cent fois, elles se déchirent et se ressoudent; peaux enchevêtrées; vingt-quatre têtes, vingt-quatre sexes, quarante-huit yeux qui ont vu se fendre les nymphes d’autres mères, mais jamais les leurs.

Partout, l’équinoxe vide les flancs de femelles mammifères. Il fait nuit de taïga, de lune ronde, basse, nuit pareille aux deux bouts : douze heures noires, douze heures blanches. La forêt grouille d’animaux qui vêlent ; leurs antres sont tapissés d’herbes sèches, différents de celui qui abrite quarante-huit jambes et quarante-huit bras de femmes nues.

Je me tords en elles, je les fissure et m’extirpe comme je peux de leurs organes ventraux. Dehors, il neige du printemps : neige molle qui fond en battant le sol du même bruit que fait mon corps jaillissant d’entre leurs cuisses. Bruit d’éponge mouillée. Je nais, bête gluante et brune, chevelue comme une Esquimaude, qui s’affale sur la table, floc, et qui hurle avant de s’accrocher à un doigt, le premier qu’elles me tendent, humecté de lait.

 

J’ai l’impression que les deux fragments ne sont simplement pas comparables, qu’ils n’appartiennent pas au même univers, et qu’il me faut désormais faire un choix quant au monde que j’ai envie de présenter. Si vous avez une préférence, n’hésitez pas: je ne promets pas de vous écouter, mais je vous promets de vous lire.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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