« Le ver laboure la terre qui fait pousser le maïs qui nourrit la poule qui nourrit le renard qui donne la fourrure que le pauvre utilise pour faire le manteau du riche. Personne ne mange le riche. Personne ne mangera jamais Féléor Barthélémy Rü. »

Quatrième de couverture

Quatre ans plus tard, la femme du frère meuble la plage d’empreintes comme les cadets le faisaient avant elle. La cabane a été désertée voilà longtemps – la Vieille et ses fils habitent le phare –, Noé se la rapproprie, elle en fait son territoire qui bientôt s’élargit aux dunes, à l’orée de la forêt, aux falaises, aux grottes.  

Pour se déshabiller, elle n’a qu’à enlever sa robe. Il n’y a pas de dessous à délacer, à étendre. Elle attrape le tissu à la taille, croise les mains, puis elle le soulève, mouvement fluide, par-dessus ses épaules, sa tête, ses cheveux. Sous le taffetas, sa peau ressemble à la livrée d’un léopard : couverte de cicatrices circulaires, blanches et roses. Elles se concentrent au milieu du dos, entre les omoplates, puis elles se distancient; sur les côtes et les reins, elles sont tapissées d’une rouille brunâtre, comme si les taches de rousseur étaient apparues après les blessures. D’autres marques zèbrent les fesses, les cuisses et le haut des bras; contre le mollet droit, du genou au talon, une ligne fine, presque disparue avec le temps, divise la jambe en demies impeccables.

Depuis la lanterne, Osip étudie la géographie de l’étrangère. Il s’arme de la binoculaire et suit ses promenades le long des grandes lagunes qui bordent la tour. La femme lui échappe. Ses déplacements n’ont aucun sens, elle se dénude sans pudeur, roule dans la mer, y plonge la tête et n’en ressort que plus loin, creux vers le large. Elle est toujours en mouvement, elle sait dépecer et chasser, elle pêche avec des branches qu’elle aiguise, grille les poissons sur des feux de cocottes; elle habite la maisonnette moisie, percée, elle refuse de s’installer dans la chambre du phare ; elle reste dans le taudis, mobile, muette.

Elle s’appelle Noé. Elle n’est pas là pour rester. 

Nominations et prix

2015: Prix Sade, France

2015: Finaliste, Prix des lecteurs de l’Hebdo, Suisse

2015: Finaliste, Prix Marie Claire du roman féminin, France

2014: Finaliste, Prix des libraires du Québec

2014: Finaliste, Prix France-Québec,

 

Extrait: 

Par exemple la pensée « meurtre ». Féléor dit qu’il faudrait que j’explique le sentiment d’indifférence que j’ai  l’idée de quelqu’un qui enlève la vie de quelqu’un d’autre. Mais il n’y a pas de mots qui réussissent à expliquer vraiment ce que j’en pense. La mort et la violence sont des choses qu’on doit absolument voir comme mal, mais moi elles ne me gênent pas. Les gens pensent que cette indifférence-là nait dans l’horreur. Comme si la dureté du monde devenait une habitude. Je ne crois pas que ce soit vrai. 

(p.99)

Vous pouvez entendre un extrait lu par l’auteure sur le site de la Fabrique culturelle.

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