L’espace de la fiction

Depuis plus d’un an, en parallèle à la rédaction du Corps des bêtes, je travaille à l’écriture d’un recueil de récits qui portera sur ma belle-fille, Romane, une adorable préadolescente de bientôt 11 ans, polyhandicapée. Elle souffre du syndrome de West, d’épilepsie, d’hypotonie et d’un retard mental très sévère (elle n’atteindra jamais plus de deux ans d’âge mental), mais la vie à ses côtés est légère et douce, remplie de joie et d’anecdotes. Je me suis lancée dans ce recueil pour faire connaître certains détails amusants et d’autres, plus sérieux, du quotidien avec les enfants polyhandicapés, mais aussi parce que je tiens à ce que les gens se familiarisent avec l’enjeu central que représentent les 21 ans d’une personne à la charge complète de sa famille.

Ici, ce qui m’intéresse comme d’habitude, ce n’est pas tant le texte final que le processus qui permet d’y arriver. Et je dois me rendre à l’évidence, l’écriture de ces récits est extrêmement différente de toutes mes autres expériences rédactionnelles. Elle est à la fois plus facile et plus difficile. Plus facile parce que cela ne demande pas autant de travail formel que pour mes romans. Pour moi, l’écriture du quotidien est assez naturelle, c’est un peu comme parler à la feuille. Je ressens cette même facilité de la langue lorsque je compose les articles pour ce blogue. Quand je suis inspirée, les phrases apparaissent spontanément et je ne passe pas des jours à ressasser un paragraphe, comme il m’arrive de l’expérimenter avec mes romans. Je me relis, je peaufine le texte, mais ça ne me prend pas au cœur, comme pour la fiction. L’enjeu émotif, étonnamment, est également moins présent. Le handicap de Romane n’a pas été, pour moi, un choc comme il l’a inévitablement été pour ses parents. Je connais Romane depuis ses trois ans, je l’ai vue grandir et progresser. Son retard mental et ses défis particuliers n’ont jamais été une inquiétude ou une perte pour moi. C’est ce qui me permet d’écrire le recueil, c’est ce qui lui donnera un ton singulier, loin de celui des ouvrages qui se publient généralement sur le sujet, loin de mes textes habituels aussi. Dans ce projet, ce n’est pas moi que je livre, mais un quotidien auquel je participe. Quand je crée mes romans, je travaille à partir de matériaux qui viennent de très creux et auxquels il faut laisser l’espace nécessaire pour émerger. La plongée, en ce qui concerne les récits sur Romane, se transforme en nage de surface. C’est un sport beaucoup moins violent que l’écriture de fiction. Il me semble que ça devrait être le contraire. Je suis en train de découvrir, je crois, que mon imaginaire est, d’une certaine manière, plus vrai que ce que je vis chaque jour.

Là où je peine un peu plus avec ce projet, c’est dans l’assiduité et, plus exactement, dans la satisfaction que me procure le travail d’écriture. Ce sentiment est semblable à celui que j’éprouvais lorsque je rédigeais la partie « recherche » de ma thèse: celui d’un devoir. Une chose qu’il faut faire, même si tout me tire dans la direction opposée. Il est certes possible d’y prendre un certain plaisir (il s’agit quand même de manier les mots, ce qui m’est toujours assez agréable) , mais j’ai bien plus envie de me laisser happer par mon prochain roman. J’ai eu une idée emballante pour la trame narrative et je voudrais pouvoir m’y consacrer tout entière. Sauf que le recueil sur Romane est plus pressant. Je le traîne depuis trop longtemps pour continuer de le garder en retrait, et il me pèse de plus en plus. Si je le repousse encore, je crains de le détester définitivement, et comme c’est un livre que je tiens à publier parce qu’il fait partie d’une plus grande entreprise, je ne peux pas en arriver là.

J’ai beaucoup réfléchi à ce sentiment de devoir, d’obligation, et au côté irritant de ce recueil. J’ai compris que l’espace de la fiction est le mien en entier, tandis que, lorsque je planche sur le projet Romane, j’ai la sensation d’être encore dans la vie familiale, de ne pas m’appartenir pleinement. Je n’ai pas l’impression d’être en train de faire quelque chose « pour moi ». L’écriture romanesque, pour ardue qu’elle soit, me permet de me déposer, de creuser un univers que je possède seule et que, tranquillement, je fais émerger. Cette écriture-là me révèle à moi-même (c’est plus efficace que n’importe quelle psychanalyse), c’est elle aussi qui me rattache au monde. Grâce à cet espace dans lequel je peux m’enfoncer sitôt les filles parties à l’école, je suis une meilleure belle-mère, une meilleure amoureuse, une meilleure personne. Quand les cocottes rentrent, à 16 h, je reviens d’un voyage qui a duré huit heures et qui m’a reposée, même si j’ai fait du surplace toute la journée.

Ce constat me permet de mieux percevoir le rôle existentiel de la fiction dans ma vie. L’imaginaire a toujours été ma façon de me heurter au réel, de le comprendre et de me l’approprier. L’unique souvenir que je garde de ma petite enfance est celui d’une histoire particulièrement effrayante que je me racontais avant de m’endormir, et les réminiscences les plus précises de mes 6-12 ans sont des scènes de jeux de rôles avec mes amies, où j’étais une princesse ou une orpheline prisonnière, dans la cave ou dans un fort de neige et où, seule, pendant que ma sœur et mes deux voisines se livraient des combats, incarnaient des marâtres ou s’amusaient à sculpter des trésors dans la glace, je me construisais un destin. Par exemple, je ne me rappelle pas de ma première journée d’école (ni d’aucune autre de mon primaire), mais je me souviens des flocons sur mon visage et de la façon précise dont j’étais assise, un soir d’hiver, quand j’étais prisonnière d’un ogre tyrannique et libidineux. Même lorsque j’étais enfant, ce monde imaginaire là devenait parfois trop présent, trop envahissant pour que je puisse le contenir tout entière. J’ai commencé à écrire en troisième année, pour ça. Je crois, a posteriori, que je dessinais pour la même raison. Le réel ne m’intéressait pas et l’inventé m’aurait dévorée très jeune si je ne l’avais pas dompté.

Le recueil de récits sur Romane, donc, ne peut pas remplir ce rôle de stabilisateur émotionnel. Il faut que je me fasse violence pour fuir la violence de mon espace de fiction et me raccrocher au monde, au quotidien, à de petites choses que normalement, je ne remarque pas. C’est un exercice qui exige de moi une dévotion que je ne suis pas certaine d’avoir. J’avance, et les textes déjà terminés me satisfont réellement, mais il est chaque fois si difficile de m’y mettre qu’il arrive sporadiquement que je préfère écrire une entrée de blogue…

Commentaire

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  • Claude Lamarchemars 19, 2017 - 10:57

    Écrire une entrée de blogue plutôt que le devoir, oui, je connais. Ça ressemble au carnet tenu à 15 ans plutôt que le devoir d’école! Très sérieusement, par ailleurs.RépondreAnnuler

  • Jolianne Bourgeoismai 12, 2017 - 1:01

    Le colloque d’hier m’a donné envie d’aller jeter un coup d’oeil à ton blogue. Je trouve ce texte très intéressant, dans toute sa sincérité. RépondreAnnuler

    • Audrée Wilhelmymai 13, 2017 - 2:54

      Merci beaucoup! Je suis heureuse que le colloque vous ait amenée sur mon site!RépondreAnnuler