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J'aborde cet espace comme un lieu de réflexion sur ma pratique littéraire, ma pratique photographique, sur les différents éléments, voyages, lectures, interventions qui alimentent mes projets.

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Lire

LivresJe le disais la semaine dernière : la lecture n’est pas ma plus grande force. J’ai toujours bien aimé lire, mais je ne l’ai jamais fait assidûment, et je n’ai trouvé ma façon de lire que très tardivement, après avoir déjà publié Oss, après deux ans d’études doctorales.

Il faut imaginer combien c’est humiliant, ne pas savoir bien lire — c’est-à-dire comme une intellectuelle, en pensant les œuvres selon une approche théorique précise, un contexte historique, etc. ou comme une passionnée, en plongeant dans les intrigues sans déposer le bouquin avant d’en avoir tourné la dernière page — quand on évolue dans le milieu universitaire, entouré de lecteurs spécialistes et enthousiastes. Longtemps, je me suis sentie coupable de cette incompétence (pour être honnête : ça arrive encore). Coupable aussi de ne pas me souvenir des titres, des noms d’auteurs d’ouvrages déjà lus pourtant et que je ne reconnais que lorsqu’on m’en résume le propos.

Quand je lis, j’absorbe. C’est un phénomène organique, instinctif, et qui trouve son sens ni dans l’intrigue d’un roman ni dans un élément précis du texte. Le nom de l’auteur, le titre, le contexte historique dans lequel un ouvrage a été publié : ces choses-là ont, platement, assez peu d’importance pour moi. Et pour absorber un livre, pour me l’approprier, il n’est pas vraiment nécessaire de le lire en entier. De courts fragments, grappillés ici et là dans le texte, suffisent souvent.

Peut-être que les livres me font peur. Si j’y plongeais pleinement, ils me feraient aller bien trop loin dans mon imagination, et cet espace-là, où je manque de prise, je ne veux pas m’en approcher trop, sinon par l’écriture (exercice plus lent, et donc moins dangereux). Alors j’entre dans la littérature d’une façon qui n’est pas trop risquée pour moi. Quand je prends un livre, disons un roman, je lis les 20 premières pages et après je vais lire la fin, de cette façon-là je me protège des surprises et des inquiétudes inutiles. Ensuite, parfois je continue la lecture, parfois non. Et ce n’est pas lié à l’intérêt littéraire du roman en question, c’est même rarement lié à une question de goût. Si le livre me pose un défi — syntaxique, thématique, formel, etc. — alors je poursuivrai, jusqu’à ce que je comprenne « comment il marche ».

« Je suis quelqu’un qui aime comprendre les mécanismes, les rouages des objets. Par exemple, quand je vais au théâtre, j’essaie de voir comment ça fonctionne derrière. Je veux repérer les indices qui montrent que tout est calculé, mais que tout est faux. »

Dans Les Sangs (p.97), c’est le personnage de Phélie Léanore qui dit ça. Cela se rapproche énormément de mon rapport à la lecture. Quand je plonge dans un nouveau bouquin, je veux savoir quelles stratégies l’auteur a utilisées pour me faire ressentir telle ou telle émotion, pourquoi tel niveau de langage, pourquoi telles caractéristiques particulières attribuées à tel personnage, pourquoi cette intrigue secondaire et comment se rattachera-t-elle à la principale, pourquoi cette position des vers sur la page, etc. Parcourir le début et la fin d’un roman me demande autant de temps qu’il en faut à un lecteur aguerri pour traverser le livre entier. J’absorbe tout, et donc le processus est interminable. (À cause de cela, je suis une lectrice terrible. Je ne supporte pas les textes bâclés, si reconnus soient-ils. La langue écrite trop près de celle de la pensée, les idées jetées là, sans ordre véritable, les histoires qui ne racontent rien de plus que ce qui est énoncé sur la page : ces livres-là me fâchent et je les abandonne sans retour.) Je reçois tout et pourtant, ce qu’il me reste, ce n’est souvent qu’une impression vague, le souvenir abstrait d’un état dans lequel le texte m’a plongée.

Je dis cela, mais en même temps, dans les dernières semaines, j’ai lu, d’un bout à l’autre, La femme qui fuit (Anaïs Barbeau-Lavalette), Les filles bleues de l’été (Mikella Nicol), Je n’ai jamais embrassé Laure (Kiev Renaud), Chien de fusil (Alexie Morin), Hiroshimoi (Véronique Grenier), Saint-André-de-l’Épouvante (Samuel Archibald). Je lis, donc, et je lis des livres entiers. Mais à cette liste-là, il faudrait ajouter les livres que j’ai survolés, commencés et finis sans creuser le milieu, et les livres que j’ai oubliés, que j’ai lus et qui sont déjà fondus à mon imagination. Et puis il faut savoir qu’un livre comme La femme qui fuit a dû me prendre deux semaines à traverser, parce qu’il fallait le croquer à petites bouchées, surtout ne pas plonger dans l’intrigue tout entière, car elle m’aurait fait trop de mal, comme Chien de fusil, comme Hiroshimoi d’ailleurs.

Je lis à la fois comme une écrivaine-analyste en pleine enquête et comme une enfant qui écoute des films d’horreur, en coupant le son et en visionnant d’abord toute la cassette en accéléré, pour avoir une idée nette des passages effrayants avant de les regarder vraiment. Disons-le, la construction de ma bibliothèque intérieure est lente. Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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