Maxime de Bellefeuille, de Simon

Maxime de Bellefeuille

Chevelure indomptable, d’un brun tirant sur le roux, cascadant sur ses épaules frêles. Épaisses lunettes sur son petit nez rond, pointé vers le haut, parsemé de taches de rousseur sur ses pommettes saillantes. Sa robe dévoile les courbes d’une poitrine soutenue et invitante, assombrie par un foulard de laine noire. L’excitation donne à sa peau comme à son sexe des arômes de mangue et d’orange sanguine; le goût y est aussi présent.

 Fait intéressant : elle est à moitié aveugle et a de grandes tendances à la schizophrénie.

«La musique, c’est le monde des fous.»

Joe Dassin

Je ne m’illusionne pas sur ce que l’on voit; je le sens. Ces ondes effleurent mes sens; sur les cordes, ils s’enchaînent, se tendent sous la pression de mes doigts, sur l’archet, qui fait crisser le crin et résonner ce son pur, net.

Je l’entends. Cette partie de moi qui s’évapore tout simplement, à travers le néant. Cette absence de couleurs, mettant un voile sur ma vie, depuis toute jeune.

L’écho de la pièce fait résonner le vide de mes propres inquiétudes, disparues aussitôt venues par les notes éphémères de mon violon, dans la salle vide : c’est l’Ode à mon être décharné.

 

Vide? Non. Dans le centre de la pièce, sur un banc de satin rouge, se dresse la figure de l’Ogre. J’entends sa respiration couper le silence; l’intensité de ses yeux, la tension d’une musculature abondante et tendue s’accentuent, à mesure que son regard traverse mon jeune corps. Je ne perçois que des formes infuses, disparates, mais je sais, sans doute, que je capte son entière attention, pendant ce petit bout d’éternité. Je vois son aura magistrale illuminer le théâtre et le gonfle de son énorme orgueil.

De son côté, mon père m’accompagne au piano comme il a toujours fait : avec son habituelle grâce et sa nouvelle modestie, le visage maintenant balafré de toutes parts. Ses brûlures purulentes et ses yeux arrachés; il est aussi vide qu’un mort-vivant. Son pénis pend mollement dans la petite pochette de son complet.

 

Les yeux de mon spectateur affamé me dénudent de leur insistance; ils scrutent chacune de mes courbes, la moindre spécificité de mes traits avec minutie, détaillant mon corps qui se tend et se relâche, selon l’effort et la concentration que la musique demande de moi.

 

De mon côté, j’y discerne à peine plus loin que le bout de mon bras; pourtant, ils sont de la même couleur, ces deux paires de fenêtres pour l’âme.

 

Le rythme de l’invention no4 en Ré Mineur, de Jean-Sébastien Bach, prenait les allures d’un concerto venu des Enfers. À la même mesure où mon rythme cardiaque s’accélérait, j’avais de plus en plus chaud, et d’une chaleur cuisante; celle qui te brûle les bras et la plante des pieds. Je ne peux que me pâmer devant cette sensation grisante; de ce moment, où je me perds dans cette mélodie endiablée et de tout ce qu’il y a de plus réel dans la passion.

Ce là; cette seconde où tu lis ces lignes, ce moment bien précis est l’indiscutable apothéose de ma vie, il marque le moment où je mets sur papier – et pour la première fois – ma place dans l’existence. Celle qui prendra maintenant le dessus, sur cette obscurité originellement fatidique, et ce, jusqu’alors, dans toutes les grandes sphères de ma vie, qu’elles soient intérieures ou extérieures.

 

Sur scène, les flammes consument maintenant la totalité de mon corps, lorsque la grande finale s’élève comme le cri des anges. Ça m’excite au point où je ne peux cacher toute cette luxure en moi; elle veut s’étendre dans toute la pièce, elle veut y rajouter son éclat, son arôme pervers.

Elle imprégna la scène, s’enroulant tout d’abord autour de ma cheville, comme la rose grimpante, pour s’étendre sur le sol, les murs, les escaliers, les bancs; les effluves de mon sexe se rendirent même jusqu’aux narines de mon Ogre – que Dieu me damne pour cet affront – et puis elle devint omniprésente : le Théâtre était devenu l’antre D’Aphrodite.

 

Il bondit alors comme un fauve sur ses pattes postérieures, rugissant d’un râle rauque et bestial, comme un loup affamé sur la pauvre proie qui s’offre malgré elle. La folie envahit les traits de la Bête et la Volupté se lit sur son visage lubrique. Je ne peux rien y faire : j’y suis soumise et dévouée. Il déchire ma robe blanche comme un vulgaire chiffon de bas étage, fracasse mon violon sur une des poutres de la scène et le fait voler en million d’éclats. Mon regard effrayé et perdu l’excite, c’est certain : je n’ai d’autres choix que de m’abandonner à lui.

 

D’habitude, je suis celle qui ne voit pas, et pourtant il se dresse et me domine de son ombre dans toute sa grandeur. Il est splendide, il s’accepte comme il est, en digne avatar du Mal. Lorsqu’il me prend, là, sur la scène, pendant que mon corps se calcine au point de voir ma peau couler sur le bois franc, je le vois réellement.

Je n’ai même jamais eu de plus belle, de plus réelle vision de la réalité, que lorsque les éclats de son plaisir ont teinté la terne vision qui berçait ma vie jusqu’alors.

Je sens toute cette noirceur en cet être, je vois l’Ogre qu’il est, dans toute sa magnificence; je le vois et je l’accepte, car il m’a montré, malgré lui, à quel point il avait de l’emprise sur ce monde qui ne me dit rien, ce monde où l’on regarde, mais où l’on ne voit pas.

 

Féléor Barthélémy Rü, mon Ogre, mon loup, ma Bête : Je t’aime, et j’aime quand tu me tues.

 

 

«C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fou.»

Didier Érasme, Éloge de la folie

J’habite chez Féléor depuis maintenant 1 an, je crois. En fait, je ne sais plus; les minutes qui passent, puis des mois, dans la mesure où les liens avec mon tendre amant se resserrent continuellement, m’enlèvent de l’emprise de l’horloge sur la vie. Je ne peux faire autrement, il est tellement attentionné.

Plus d’effondrement psychologique, car il sait s’occuper de ma personne; je ne manque vraiment de rien, ça, je vous le jure! J’ai même la chance d’écrire à mon rythme, comme je le veux – sans une seule once d’anxiété! – les mémoires que je veux laisser dans ce journal. Mon Grand Loup Solitaire veille à ce que tout soit retranscrit parfaitement, car il veut témoigner de «la grâce de mon existence, avec ton propre point de vue».

 

Avec de toutes nouvelles lunettes, un violon neuf, fait à la main par un luthier de talent (une brève connaissance, lors d’une représentation, qui partage ses goûts pour le classique et son admiration pour les belles femmes de talent) et finalement d’une robe mettant en valeur ces deux masses pesantes sous mon cou; masses étranglées par mon corset qui m’étouffe. Malgré cet inconfort, j’aime être belle : ça ne m’arrivait pas très souvent.

 

Dans ces moments de lucidité, je me rends compte qu’il est loin, le temps où je jouais de mon art dans les rues. Je quêtais l’argent du dîner, le soir, près de la petite auberge, entre la rue Ste-Catherine et la Vingtième avenue. Ces temps où je dormais sur le ventre de mon père, dans la noirceur d’un coin de rue, sur l’herbe haute des parcs lorsque le temps nous était favorable; même parfois dans ces vieilles maisons abandonnées, décrépies par l’absence d’occupants depuis des lustres; nous nous sentions quand même comme les personnes les plus chanceuses du monde, à l’abri du froid et de la mort.

J’étais parée de vêtements terreux, qui révulsaient chaque pore de ma peau. Mes lunettes étaient poussiéreuses et égratignées, au point où je n’y voyais strictement rien. Il y avait bien quelques formes éparses, mais elles partaient vite, trop vite pour me remémorer leur odeur, ou la force de leurs poings. Mes mains n’arrivaient même pas à apprécier la douceur des chats errants, qui apportaient un peu de réconfort à mes sanglots de rage et de honte. Avec les années, la terre s’était accumulée, probablement entre mon estomac et mon cœur, en grosse masse boueuse et gluante.

C’est que la rue, elle me crachait au visage. Elle en rajoutait, de la boue, et son rire cruel résonne encore dans ma tête, lorsque je contemple la pluie, que ces années vides me reviennent, comme des fantômes de cauchemars passés. Ça me faisait mal, mais c’était bien moins douloureux que ces hommes qui battaient ce pauvre chien, à quelques mètres de mon lit de fortune, la nuit dernière, simplement parce que c’est un chien : c’est vrai qu’en pensant comme ce genre de proie lâche, c’est toujours plus moral de battre un animal plus petit que soi que de battre un homme : autrement, comment expier toute cette rage aveugle sans avoir de contrecoup?

Ce monde malade, je le sentais déjà s’enfoncer dans mes entrailles, à seulement 15 ans : j’ai la certitude que ce chien et moi, nous le ressentions mieux que personne. Nous étions la même erreur; au mauvais endroit, au mauvais moment, mais toujours présent, à attendre la mort qui ne nous berce toujours pas.

 

«Le sexe est une folie quand, au lieu d’unir, il sépare, renvoyant l’homme au délire de sa       

solitude.»

Camille Laurens; Dans ces bras-là

Mon père me faisait sentir sale.

En fait, ce monde me faisait sentir, généralement, comme moins qu’une souillonne, mais lui, c’est qu’il me souillait réellement; une des rares choses dont je pouvais réellement témoigner dans la confusion de mon monde de gamine.

Depuis que Maman est morte, il se sentait très seul, c’est certain, mais il ne s’était jamais vraiment gêné, même bien avant son décès.

Un musicien qui commença pauvre et sans-le-sou, mon père.

Ce qui me désarçonne, c’est qu’il fallait qu’en plus il rejette son impuissance dans ma boue, dans mon pathétisme d’enfant naïf.

J’ai crié dans le noir et personne ne semblait être là. J’ai crié dans le Vide et personne n’a jamais répondu; j’ai tapé du poing et je n’ai rencontré que la même impuissance. Mes actes n’avaient finalement que le bref écho de mon emprise sur ce monde, alors, impuissante, je me suis brisée.

 

Plus d’importance! Me suis-je dit alors. Mon cerveau se consuma probablement par mécanisme de défense, simplement et douloureusement.

Ensuite?

Plus rien; le noir total de ma raison.

Qu’il s’y roule, ce cochon; qu’il s’y frotte; qu’il répande son odeur de grosse bourrique peureuse. Je sais que le Mal viendra le chercher, il le torturera avec ses propres pêchés de vieux vicieux. Il brûlera sa chair, ses yeux, même cette grosse touffe grise sur son horrible tête s’enflammera; chaque cheveu de son horrible tête s’envolera dans une myriade de petites particules cendrées; le gris ne l’aura jamais lâché de son vivant, l’emportant fatalement dans mon néant; la famille au complet, morte dans le noir, ne laissant aucune trace.

 

Ses poils hirsutes laisseraient bien sûr dans l’air une odeur de porc cuit à point, dernière trace de sa putride existence. L’odeur du feu de ces passions devenues trop ardentes, mais aussi, malgré tout, un peu de la sienne; le faible homme, qui devint trop lâche pour parer la morsure de la fatalité.

 

Il ne méritait pas de laisser une trace dans mon monde, et pourtant, il le marqua pour tout le reste de ma vie.

 

Si je me fais violence pour rester purement objective, le portrait de sa propre déchéance, ce visage qu’il avait tordu de sa propre main – ainsi que sa propre vie – ne doit pas attirer la gent féminine. D’un autre côté, je ne pouvais pas vraiment savoir : mon père n’avait même plus le visage au bon endroit depuis le début de mon adolescence, de toute façon. Au moins, son nez n’était pas très long, c’était quand même une maigre consolation.

 

 

 

Je n’ai jamais su pourquoi je l’aimais encore. Pourquoi l’ai-je même aimé jusqu’à la fin? Peut-être, simplement, car il m’a inclus dans le seul monde dans lequel j’ai perçu quelque chose de magnifique : j’y ai trouvé un talent que je n’estimais même pas de moi-même, ne pouvant même pas différencier La Bible d’un exemplaire du Grand Larousse. Il m’a permis de partager ce talent devant des foules entières; moi, la va-nu-pieds, applaudie par toutes ces formes : cela faisait résonner le théâtre, et moi par la même occasion. Les anges me disaient alors que j’étais bénie entre toutes les femmes.

 

Féléor aime me regarder, brûlante de grandes idées musicales, lorsque la passion me revient. Il s’assoit sur son fauteuil d’un rouge sombre et cuivré, à la droite de son piano à queue – celui du salon commun –. Il me demande ensuite, systématiquement, de composer pour lui. Sa voix d’alto résonne encore, tremblotante, comme si c’était la première fois qu’il me le demandait; j’entends même cette intense vibration qui le renverse intérieurement. Pâmée comme une jouvencelle, néanmoins soucieuse de lui plaire, je m’assois sur le même bureau où j’écris les lignes de mon héritage, et je compose.

 

Il me fixe, sans même ciller, et m’assiste tout au long du processus de création : lorsque je tends à la bonne fréquence chacune des cordes de mon violon, en unisson avec la note de son piano; quand je lui lance un petit coup d’œil, que ça l’incite à la seconde près à poser ma main droite sur le bas de la portée – ça m’a toujours aidé à guider ma plume sur une feuille où je n’y distingue pas le moindre détail –. Par la suite, jamais je ne me trompe; je ne me suis d’ailleurs jamais trompée; je connais les courbes et les droites de ma musique.

 

Et puis je joue. La plupart du temps toute nue.

J’aime le provoquer, car je sais qu’il n’en fera rien, même s’il en brûle d’envie : là est selon moi le plaisir des grandes choses. Il me dit que parfois, lors de certaines prestations plus particulières, je m’envole loin de ma tête, et quelque chose me remplace et prend le contrôle de mes membres : une sorte de chef d’orchestre astral, omniscient des savoirs de la musique sur l’âme. Il m’a expliqué que c’est certainement moi qu’il regarde jouer, bouger, me donner, mais que ce n’est quand même plus tout à fait moi. Je me consume un bref instant – cela peut durer tout de même de quelques minutes à plusieurs heures – dans cette période de confusion insensée, et j’en reviens toujours sans la moindre brûlure, sans même avoir perdue la face. «Mon monde de flammes» enhardit les siennes, et rien ne semble l’exciter plus que ces moments de complète confusion chez moi; je n’en garde pourtant aucun souvenir. Le bon côté, c’est que c’est dérisoire, le reste. J’aime Féléor. J’aime le fait qu’il m’aime aussi avec autant de passion.

Le plus beau, c’est que même s’il brûle, il n’en meure pas. Au contraire, il semble même faire partie des flammes; celle de la Grande Passion.

 

 

 «Le désir de paraître est un désir pernicieux; mieux vaut encore brûler.»
Saint Bernard de Clairvaux; Sermon sur la parole d’Isaïe — XIIe siècle.

J’aurai 18 ans et cette soirée sera, irrémédiablement, la plus enivrante de toute ma vie.

Ce soir, je jouerai pour la damnation du corps et de l’âme.

 

Le théâtre Rustaveli sera vide de bruit et de mouvement. L’obscurité de la scène; sa profondeur, l’immensité de son silence, m’engloutira, moi et mon père, dans la gloire de notre art. Nous le sentirons même sur nos épaules, pleines d’une confiance démesurée, de la quintessence du plaisir, animée par la Folie des malheureux.

Puis, intense lumière au centre de la scène; un gigantesque chandelier d’or et d’obsidiennes s’enflammera de chacune de ses mèches de chanvre. Le gigantesque lustre contrastera avec notre silhouette tamisée, d’une atmosphère douce et inquiétante, sur l’opacité du silence; de l’espace.

Je serai tellement heureuse de mon état que je me mettrais bien à massacrer, juste un tout petit peu – et par simple plaisir – tous les animaux qui assisteront à la pièce, cette nuit. Je les détesterai pour leurs bassesses, mais je veux irrationnellement qu’ils m’admirent, ces dégénérés, même s’ils ne vivent que dans la régression de leur être décharné.

À travers les porcs, les truies et les verrats;  les mouches, les ordures et la pestilence; les créatures qui grogneront leur mécontentement comme des misérables et empesteront la disgrâce.

Par contre, ils me donneront, en cette nuit où les sens s’envolent, tout du peu qu’ils auront acquis de leur vile existence à ma beauté, à ma passion.

Ils me regarderont; ils me vénéreront.

Les quatre Princes des Enfers me feront même l’honneur de leur horripilante présence, tous avachis d’aise sur leurs trônes de haine. Lucifer, grand érudit, sera en son centre, admirable. Satan, avocat révolutionnaire par excellence, succèdera à sa gauche. Le Léviathan servira de gardien implacable des portes et Bélial, dans toute sa laideur, sera suivi de son esclave sexuel, les testicules attachés à une corde pendante à son auriculaire.

Au moins, je me consolerai en me rappelant qu’il y aura quelques invités de qualité, à travers toute cette viande pourrie.

 

Le feu s’en prendra alors aux rampes, s’attaquera aux rambardes des balcons; même l’or des moulures et des murs coulera sous la chaleur du brasier. La salle deviendra un labyrinthe tracé de flammes jusqu’à devenir un immense four de culture satanique. Lucifer, Satan, Léviathan et Bélial, critiques artistiques infernaux, décideront du sort de ma frêle carcasse; vais-je brûler ou vais-je inonder de ma lumière l’entièreté de la pièce, calcinant toute matière autour de moi?

 

La représentation pourra commencer.

 

 

The Devils went down to Georgia. They were lookin’ for a soul to steal.
They were in a bind ’cause they were way behind. They were willing to make a deal.
when they came across this young woman sawin’ on a fiddle and playin’ it hot.
And the Devils jumped upon a hickory stump and said « Girl, let me tell you what. »

 J’aurai peur à mouiller ma robe rouge, mais je ne pourrai pas le montrer; l’orgueil est ma seule amie. Tous ces animaux, noyés dans la décadence, de ces figures de véritables diables, qui contrasteront du chaos par leur royauté naturellement démoniaque; je ne pourrai pas me déshonorer devant autant de grâce à mon égard.

Ils me regarderont, tout le quatuor, de leurs yeux de prédateurs, en admiration devant la vivacité de la proie. Moi, la créatrice de la braise et du vent sur Terre, je m’élèverai en une bourrasque de flammes, ardentes et destructrices, au-dessus de la création pathétique de Dieu, le Tyran, l’usurpateur de la Vérité. Je serai bénie d’entre toutes les femmes par les êtres les plus puissants et les plus remarquables de ces terres, pourries par le vice, fraîchement corrompues par le Péché originel et toujours à jour dans la damnation de tout ce qui vit. Ils seront alors témoins de mon entrée dans le Paradis infernal; ce sera voluptueux; ce sera maintenant ma Passion : la passion de l’Antéchrist.

Non.

 Ça ne sonne pas juste du tout.

 C’est même totalement faux!

  Tu sais que ça ne se passera pas comme ça! Tu le sais au plus profond de toi!

Je sentirai alors toute la souffrance que le feu, qui m’habitait quelques secondes plus tôt, avait omis de me faire ressentir. Les cordes, elles se déchaîneront contre ma volonté; se casseront sous la pression de mes doigts, lacérés par l’impact. Sur l’archet, le crin écorchera mes tympans; il en résonnera un son dissonant, assourdissant, insupportable.

Je me suis fait avoir, depuis le commencement.

Les câbles se tendront sur les articulations de ces prétendus princes noirs; ils ne seront que de pâles copies, des marionnettes, de simples coquilles vides!

Mon Ogre, tout ce temps, aura joué le Grand Marionnettiste.

Avec un énorme sourire, il fera tout cramer : les murs, les poutres; tout s’écroulera, de même que mon rêve, ma passion, réduit en tas de cendres. Mon œil, qui ne pourrait plus supporter plus longtemps cette vision cauchemardesque, décidera de s’expulser hors de moi, roulant dans sa trainée de sang entre les fragments de bois et de flammes, illuminant l’entièreté des estrades en ruines.

Il se mettra à rire encore plus fort, mon Ogre, lorsque mon père se cassera en mille miettes sous le chandelier. L’univers qu’il aura tant aimé calcinera ses restes. J’en rirai aussi peut-être un peu; tout d’abord de la joie d’être finalement libre de mon fardeau, mais surtout d’un désespoir indescriptible. Le sang coulera de mon orbite comme le témoignage de véritables larmes, car je serai, malgré sa mort qui m’a libérée, une seule fraction de seconde, toujours prisonnière des flammes de mes propres démons, au point de ne plus rien y voir du tout, et Féléor y veillera toujours.

 

Tout ça, ce sera de Sa faute. Il est Dieu et Le seul vrai prédateur dans toute l’histoire; il est le destructeur de passion. Il L’a toujours été et L’a toujours su, pour son propre plaisir.

Je me dois de te supprimer pour éviter à tout prix de trop brûler, maintenant que ça fait mal. Ce sera comme avant; le feu par le feu, pour le bien de la Nature et du Beau, à la différence que cette fois-ci, tout basculera.

 

Car je me dois de te tuer, avant que tout bascule.

 

Féléor, je serai celle qui, entre toutes les autres femmes, te tuera. 

 

À propos de Maxime

 J’écris ces lignes avec une certaine insatisfaction au creux de ma poitrine, comme une brûlure d’estomac après une mauvaise digestion. Précédent à l’instant même l’écriture de ces lignes, je venais tout juste de tuer Maxime; j’étranglais, il y a quelques secondes à peine, ma propre amante à main nue.

C’est tout de même fascinant, ce qui peut arriver quand la passion aveugle les sens de l’homme – et de la femme, maintenant que j’y vois un peu plus clair –, de créatures pourtant raisonnables, régnants en maîtres sur la Nature qui les entourent.

Pourquoi alors ce malentendu, cette fois-ci?

Pourquoi avoir, même involontairement, gâché ce plaisir si tôt?

Une dissonance dans le duo, voilà tout.

Étant donné que je n’aurais jamais voulu la tuer d’une manière manquant d’autant de panache, de propreté, il fallait tout de même que l’acte reste personnel : ne pas prendre les armes, oublier la distance de la carabine ou de l’épée entre le meurtrier et sa victime donne à l’acte un aspect plus intime, selon la piètre expérience acquise depuis peu. Cette flamme de volupté, je lui aurais fait le plus grandiose feu de joie, encore plus grandiose que celui qui, dans la quintessence de sa majestuosité, a fait briller, dans le gris de mes yeux, la plus grande de toutes les folles. À peine quelques années se sont écoulées et mon esprit rend tout de même l’image aussi réelle et précise que le sang qui tache les pages de mes découvertes, et j’avoue qu’un rictus s’est échappé de ma bouche, lorsque ces mots se logèrent dans ma boîte crânienne.

Je fis la connaissance de Maxime, un soir comme un autre où dans le but de me divertir, j’assistai à une représentation classique de tous nouveaux interprètes. Autour de moi, aucune oreille n’avait même capté les ouï-dire de Maxime de Bellefeuille et de son père François de Bellefeuille, performant au grand théâtre de Rustaveli, tous n’y étaient que par divertissement, et non par besoin de se complaire dans la beauté de la musique classique.

La musique, c’est le reflet de l’âme, dit-on. Je me mis à mon aise dans le fauteuil de velours rouge des estrades; la place offrait une vue panoramique sur l’entièreté de la scène. Sa jeune personne, qui avait alors à peine l’âge d’être une jeune femme, n’avait alors jamais été découverte dans tout son éclat. Je dois avouer que je la dévisageai, du haut de mon balcon ,pendant toute sa performance, les yeux rivés à l’exploration des siens. Elle paraissait avec grâce; pas une seule once d’émotions ne brisa le stoïcisme de ses iris voilés de taches blanchâtres.

Elle laissait plutôt parler la musique pour elle. Malgré ses yeux qui m’ont tout d’abord fasciné par la rareté de ce handicap visuel, ils étaient cependant encadrés d’un visage d’opale aux fragments de rubis – il ferait même damner le grand Homer d’être aussi aveugle –. L’intensité de sa performance évinça tout le reste, au point de m’éprendre, à mon tour, de ce mode de vie abstrait; chose pourtant rare, car la passion reste pour moi une amie fidèle, contrastant d’elle-même en étant un si grand mystère que je ne cherche pas à comprendre, au risque de m’y perdre.

Pourtant, elle sut y répondre clairement, sans même prononcer un seul mot; elle était là et se laissait emporter par son feu intérieur. Ne pouvant la laisser errer dans la nature avec un si grand potentiel, je la pris sous mon aile comme je porterais, droit et bien haut, une torche enflammée qui illumine ma nuit.

Elle aimait jouer pour moi dans son plus simple appareil – par narcissisme sans doute –, car l’attirance n’était plus simplement que physique; j’avais la possibilité exclusive d’entrer, quelques minces minutes, dans un univers chaotique rocambolesque. Son être, de tout son cru, ne pouvait s’empêcher de se consumer de lui-même à travers les pièces qu’elle composait. J’en admirais jusqu’à la décadence complètement inconsciente de son esprit, celle de se lancer toujours tout droit vers le bas, en ligne droite vers ses passions les plus primaires.

Elle était à l’antithèse de ma personne, si soucieuse de garder mes simples plaisirs à des fins plus précises, car elles se doivent d’être justes et bonnes.

J’ai aimé, de ses 18 ans jusqu’à ses 21 ans, assister à ce que c’est, de perdre le contrôle.

Dans la couche, par contre, nous nous aimions tous les deux comme de véritables diables, mais elle, c’était le pont qui nous élevait au rang de dieu en ce monde déchu, le temps d’une nuit. C’était magnifique.

Le vide que je ressens en cet instant ne m’est pas inconnu; c’est celui-là même qui m’apportait un maigre réconfort avant la descente de ma belle vers ma porte. Elle en ressortit les pieds devant, mais c’était tout à fait prévisible;  les images si réalistes de son esprit l’assaillaient déjà depuis longtemps, souvent par périodes plus ou moins régulières; elle ne pouvait pas résister à la folie éternellement.

Le compte-rendu ci-dessus témoigne d’une existence brève et néanmoins flamboyante à mes yeux habituellement ennuyés par tout ce que j’y vois. J’eus la chance, dans ce petit bout d’existence, de comprendre une infime partie du potentiel que puissance et passion peuvent, même si elles ne sont que purement irrationnelles, avoir comme impact dans l’esprit d’un être qui s’est lui-même damné, où son monde ne fait que brûler, un être qui n’y voit rien d’autre que le feu qui dévore et qui disparaît aussitôt venu. Je ne fus que le témoin et parfois le participant de cette aventure dans l’imagination d’un être alimenté par la cruauté de l’Homme. De son côté, elle aima et accepta l’Ogre qui sommeille depuis une époque intemporelle en moi. Si seulement elle avait acquis, après ces quelques années, la raison d’une cage sans une seule clé de secours pour enfermer l’Ogre. J’avais espéré sa capacité d’observation assez vive pour comprendre, dans toute sa gravité, la liberté que cet état d’être a sur moi; celui de s’immiscer et de sortir furtivement, et ce à sa guise, tout en me laissant le libre arbitre de mon corps. En retour, il aura toujours comme tanière la noirceur opaque de mon esprit ; il s’y terrera, passif, mais sera toujours prêt à bondir sur sa proie, lorsque l’occasion se présente.

Après tout, il vient un temps où nous ne pouvons agir contre sa nature. Si quelques brefs égarements dans mon comportement décident de briser mes barrières, une fois de temps en temps, les répercussions sont finalement minimes. Où est alors le Mal, s’il n’est pas excès?

 

Rien n’est bon dans l’abus, même dans celui des bonnes choses. Maxime l’a apprise à ces dépens, et plus jamais elle ne pourra se tromper; seules la raison et la mort sont finalement les choses indéniables de l’existence. Derrière tout ce drame, une question subsiste : Maxime aurait-elle réfréné à tout prix la moindre de ses pulsions? Aurait-elle éliminé jusqu’à l’entièreté de sa passion qui la gardait en vie en sachant que, consciemment ou non, la mort de sa raison et l’aliénation envers son entourage seraient systématiquement suivies par la mort de son corps mortel comme étant une implacable fatalité?

 

 

 

 

 

 

 

 

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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E. wilhelmy.audree@outlook.com