Mots muets

Pendant un an (deux-trois-dix) il survient trop souvent des drames à distance, qui paraissent proches mais ne nous touchent pas directement, enveloppés dans leur aura étrangère et séparés de chez nous par un océan tout entier. Puis il arrive un peu plus près, à distance de voiture, rien que de l’autre côté d’une frontière d’arbres et de rocs, dans ce pays qui m’a fait pleurer de joie il y a huit ans parce qu’enfin on y célébrait l’élection d’un homme noir, il arrive, disais-je que le seul voisin que nous ayons élise un président raciste, machiste et rétrograde, dangereux pour l’humanité tout entière. Alors, il n’y a plus de bonne façon de s’informer. Il faut regarder la vie qui bourgeonne tout près de chez soi pour rester sain, surtout ne pas se concentrer sur l’ailleurs – même rapproché – par risque de s’y perdre. Alors on ferme tout, on trouve de nouvelle façon de s’informer, on ouvre le journal pour lire positif, on crée des pages pour s’aider à voir du beau, on transforme les photos de ce qu’on ne veut pas voir en photos de chat.

Et puis surgit le soir où les meurtres se produisent chez soi. Dans cet autour que l’on gardait précieusement, tout blanchi par la neige et par une sorte de pureté naïve. Le terroriste n’est plus l’autre. Ce n’est plus l’étranger qui attaque. Ici, chez nous, dans notre province qui est comme une maison, dans ce lieu que l’on a toujours voulu accueillant et chaleureux, des gens comme moi, comme nous, en tuent d’autres qui ne leur ont rien fait.

Si la littérature a un sens et un rôle évident dans les circonstances, je ne suis pas aussi certaine de savoir ce que je pense du fait d’écrire. Ou plutôt, je ne suis pas certaine de la pertinence d’écrire le type de roman que j’écris (des textes désinvestis du monde, qui se déroulent dans des univers atemporels, agéographiques et qui posent des questions qui n’ont rien à voir avec les grands bouleversements actuels). Quel sens a ma pratique d’écriture dans un monde où le politique prend de plus en plus de place? Comment justifier le fait de consacrer mes journées à écrire des romans qui ne dénoncent rien, qui ne sont là que pour amener le lecteur à se poser des questions – et des questions qui n’ont strictement rien à voir avec ladite politique? Quelle place occuper, à travers l’écriture, dans le monde qui change et se polarise? Est-ce nécessaire d’y occuper une place politique? Est-ce que la fiction pour la fiction est légitime?

J’aime penser que ce que j’écris permet au lecteur d’envisager le monde sous un angle auquel il n’avait pas pensé et que par là, je contribue à élargir – ne serait-ce que légèrement – les esprits. J’aime penser que mon travail est d’amener les gens ailleurs, de leur permettre de s’évader du réel, de découvrir des espaces parallèles, des lieux nouveaux, de se reposer du monde en s’ouvrant à des systèmes de pensée différents du leur. La vérité pourtant, c’est qu’il y a quelque chose d’éminemment égocentrique à consacrer ses journées à l’écriture de mondes inventés. D’ailleurs quand j’y pense, c’est aussi follement égocentrique de ramener des événements comme ceux de la Grande Mosquée de Québec à ma propre pratique d’écriture. Le sentiment d’impuissance me rend maladroite. La vérité, c’est que je me demande si fort ce qu’il y a à faire, ce qui est à ma portée, et aujourd’hui, je ne vois pas. Il n’y a rien d’autre que la honte, la colère et la tristesse. C’est difficile de reconnaître que mes mots sont limités et qu’à travers eux (qui sont tout ce que j’ai à donner au monde), je ne peux rien pour lutter contre ces actes barbares et insensés. Je voudrais faire plus que dénoncer, je voudrais faire plus qu’ouvrir les bras, accueillir, aimer. Je ne peux pas. Ça m’insulte et me désarme. Aujourd’hui, je ne peux rien écrire parce que tout parait vide et vain.

À la place, je vais lire.

 

Commentaire

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  • Serge M Vaillancourtjanvier 30, 2017 - 5:23

    Si tes écrits permettent, ne serait-ce qu’une fois, d’ouvrir le coeur ou l’âme d’un lecteur, tu n’auras pas écrit en vain … un éclairage neuf sur un monde dont les engrenages semblent se gripper.
    Persiste malgré ces doutes … tes mots deviennent une perche tendue qui peut-être, un jour, sauvera la mise à qui la saisiraRépondreAnnuler

    • Audrée Wilhelmyjanvier 30, 2017 - 6:07

      Je ne peux qu’espérer cela, oui. Merci de l’écrire.RépondreAnnuler