Phoebe Asphalts, de Melissa Belounis

(Entre Phélie et Lottä)

 

PHOEBE ASPHALTS

 

Ordinaire. Cheveux bruns tombant un peu plus bas que les épaules, secs, le bout est terne. Stature fragile comme un éclat de verre, peau pâle, presque livide. Le bout des ongles est rongé. La robe noire laisse entrevoir les bouts des seins, les formes du corps également.

            Sourire virginal qui contredit la fatigue du corps. Les dents sont blanches, à peine visibles, les fossettes se creusent dans le coin des joues. Les lèvres sont charnues, roses, bien remplies. Il est agréable de les embrasser lors des froides nuits d’hiver.

 

 

 

Dimanche le 2 février

Je veux ouvrir ce journal avec un souvenir précis que j’ai de mon corps. Tout ce qui vient après dans ma vie commence avec ce souvenir-là. C’est enfant que tout a commencé à changer pour moi. Je revenais d’un cours de piano à l’âge de dix ans. Il faisait sombre, et mon père ne pouvait pas venir me chercher. Je suis jeune, j’ai dix ans, je porte une robe bleue qui ne me tient pas sur le corps. Après avoir remercié ma professeure pour ce cours, je marche dans la ruelle. Les lampadaires luisent d’une lueur orangée. Quand je tourne le coin de la rue, je vois un homme. Les traits de son visage sont tirés. Il me regarde, ses yeux mi-clos, absents, comme si j’étais une volaille, une caille, un volatile, une proie sur laquelle il pourrait se jeter. Ses mains entourent ma taille. Apeurée, je hurle et il vient aussitôt plaquer sa bouche contre la mienne, faisant taire mes cris. Sa langue entre dans ma bouche, danse avec la mienne. Je le sens happé dans une rêverie à la fois langoureuse et pénible. Il me mordille l’oreille. Ses mains passent sur ma poitrine encore plate, mes parties intimes se liquéfient. Il me prend, comme ça, en pleine rue, sans mon consentement. Quand mon père a appris, il a refusé de rester les bras croisés. Ouvrant sa propre entreprise de couteaux et d’armes, il a juré de retrouver mon violeur. Il s’enfonce dans la noirceur. J’ai peur qu’un jour, il n’en ressorte pas.

 

Dimanche le 2 février

J’espère que je rédige bien mon journal. Féléor m’a dit d’en écrire un, alors j’écris. Je ne suis pas quelqu’un qui devrait prendre un crayon et écrire.  Mes pensées sont trop éparses, mon langage est le mouvement. Mes mains sillonnent le piano, tout pour oublier qu’à un moment donné, je me suis blessée. J’aime beaucoup cet instrument. Quand j’ai trop peur de sortir de la maison, je peux passer des heures à en jouer. Je n’ai jamais écrit de journal. Je fais deux entrées, comme il y a deux portées sur une partition de piano. Je ne veux pas montrer mon journal à Féléor. Je veux qu’il me trouve vaste et infinie, plus que ce qu’il imaginait. Il me découvrira tout comme vous me découvrirez en me lisant. Je ne suis pas bête. Comme dirait Papa, je ne suis pas née de la dernière pluie. Je me demande si on peut naître de la pluie. La mort et la violence sont des choses que l’on doit absolument voir comme mal, est-ce la même chose pour les nuages sombres ?

 

Lundi le 3 février

Je ne me souviens pas pourquoi je suis venue ici, je crains que de me le rappeler ne m’entraîne vers la folie. Je sais que je devais fuir mon père pour parvenir à me reconstruire. Depuis qu’il a son armurerie, il est prêt à tout pour me garder enfermée. Il y a dans la perspective de finir mes jours cloîtrée quelque chose de physiquement inconcevable. Il me dit : « Tu as peur de tout depuis ton viol. » Je réponds « ce n’est pas vrai » et je ferme la porte derrière moi. Je suis venue chez Féléor pour ne plus avoir peur. Au début, je jouais de la musique pour lui. Plus tard, je l’ai épousé, précisément parce qu’un jour, je pourrais lui demander de me tuer, et que ce jour-là, il acceptera. Je veux mourir dans le plaisir. En tant que pianiste, j’ai appris l’importance des mains. J’aimerais qu’il passe les siennes autour de mon cou. Il y a trop de mauvaises choses dans ce monde pour que je continue d’y vivre. Je ne veux pas mourir dans la peur. Je suis fatiguée d’avoir peur.

 

Lundi le 3 février

Féléor commence à me poursuivre. Avant, je me contentais de jouer de la musique pendant qu’il s’adonnait aux activités de sa vie quotidienne. Il a commencé à me suivre dans la maison. Dans un milieu protégé du mal, l’absence de violence fait du danger quelque chose d’inconnu. Je marche dans la cuisine, et il commence à me suivre. Je cours. Il se cache dans tous les coins de la maison, c’est comme s’il était partout et nulle part à la fois. Quand je joue, je sais quelle sera la prochaine note, mais je ne peux pas prédire Féléor. Son torse, la solidité de ses épaules, de ses bras, les muscles lisses sous sa peau. Il baisse les stores et le temps qu’il se retourne, je suis déjà partie. Je me cache sous le lit. Parfois, quand il me cherche, je passe ma main ici, là où ça fait du bien, et je laisse tourner mon doigt. J’imagine qu’il me trouve, que ses mains me tirent les cheveux. Je dois me retenir pour ne pas crier. Je me mords la lèvre jusqu’au sang, c’est chaud, c’est bon.

 

Mardi le 4 février

Quand il n’est pas à la maison, je m’assois au piano et je continue de jouer. Je caresse les touches. C’est une chose sans rouages, la musique. Ça ne répond à aucune logique. Ça m’apaise, me permet d’avoir le contrôle sur ma vie. Cela arrive moins souvent depuis le viol. Sans musique, je ne peux pas vivre. C’est ce que je lui dis. Sans musique, je ne peux pas vivre. Il rentre, il ferme la porte et il me demande de continuer. Il s’assoit dans un fauteuil. Il me regarde, et ne dit rien. Parfois, j’ai l’impression que des souvenirs lui reviennent en tête. C’est Abigaëlle. Il doit sûrement encore penser à elle. Il essaie de s’approcher de moi, mais je m’éloigne. Je serre mes bras contre moi. C’est mon cocon, je ne sais seulement pas encore si je vais m’épanouir en papillon. Je tousse. Je me redresse et je continue de jouer.

 

Mardi le 4 février

Je me demande pourquoi il a un piano dans sa maison. Les autres ne semblaient pas s’intéresser à la musique, elles préféraient la salle des miroirs. Je préfère de loin la salle de répétition. Féléor et moi y passons tout notre temps. Il s’assoit sur un fauteuil et il m’observe, il ne dit rien, ne fait rien pendant deux heures, mais je sens son regard posé sur chaque millimètre de ma peau. Assise sur le banc, je ferme les yeux et je ne cesse jamais de jouer. Il n’y a que le bruit du métronome. Mon dos me brûle. Il me regarde. Je frissonne. Cette fois-ci, je ne m’éloigne pas. Je dois braver mes peurs. Malgré le viol, je dois continuer d’avancer.

 

Mercredi le 5 février

Je ne devrais pas aimer autant le piano. Cette salle a quelque chose de spécial, elle devient notre refuge. Depuis que je suis avec Féléor, je sens que je retrouve ma confiance. Je me demande si c’est l’amour qui me tient captive, ou si c’est le bien-être que me procure toute cette déchéance-là[13]. Il est assis sur son fauteuil. Il se lève, vient me voir. Je suis comme à l’extérieur de moi, au complet livrée à un sentiment d’attente et de fébrilité, alors que Féléor ne fait rien. Il dit doucement : « Continue. », alors je continue. Il me mordille l’oreille. Il passe son nez dans ma nuque et m’embrasse avec douceur, comme on apprivoise un animal blessé. Je veux qu’il me traite comme les autres, je veux me faire poursuivre comme elle l’a été. Posant ma main sur sa joue, j’écarte doucement Féléor de mon cou. Je le regarde dans les yeux. Je pose mon doigt sur ma langue et j’en lèche le pourtour. Je veux être comme les autres, je ne veux plus avoir peur. Il me regarde. Je crois que c’est du désir. Ses yeux sont étincelants.

 

Mercredi le 5 février

Je crois que j’ai fait une erreur. En fait, j’étais exactement ce que la danseuse imaginait. Je voulais faire comme les grandes personnes sans en assumer les conséquences. J’ai peur. Je me sens comme en prison, sauf que je sais que j’ai creusé ma propre tombe. Je regarde les grandes dames du château et je les trouve trop élégantes pour moi. J’aimerais être comme elle, mais j’ai trop peur. Ma main passe sur mon entrejambe. Personne ne l’a touché, à part lui. Il me veut. Je veux mourir dans le plaisir, non dans la peur.

 

Jeudi le 6 février

Ce journal me fait penser que je n’ai jamais pu avoir de plaisir sans en ressentir une trace de culpabilité. Je me demande pourquoi je ne pourrais pas céder. Avant, je restais sage à cause de mon père. Il ne voulait plus que quiconque ne me fasse du mal. Je me contentais d’astiquer bien sagement les lames, les dagues, en imaginant que l’une d’entre elles serait faite de chair et me transpercerait. On dit du sexe que c’est le plaisir de la chair. Je crois que mon père l’avait compris. Les couteaux, les… Tout ça, en fait, c’est du pareil au même. L’un laisse du sang tandis que l’autre laisse du sperme. J’aimerais savoir ce que cela fait, se sentir bien dans son propre corps. Parfois, je me sens comme elle, je me sens comme Frida. Quand Féléor se rapproche de moi, je l’embrasse. Ses lèvres sont douces contre les miennes. Je mords sa lèvre inférieure et il me regarde, comme si j’étais la seule qui existait.

 

Jeudi le 6 février

En sortant, j’ai appris que le magasin de mon père a fermé boutique. J’ai couru au travers de la ville en tentant d’en connaître les raisons. Personne n’a voulu me répondre, tout le monde affirmait ne pas savoir. En rentrant à la maison, Féléor m’attendait. Je me dirige vers la salle de musique. Il me poursuit, et commence à courir. Je crie. Je tourne dans la maison que je connais peu. Il m’attrape. Il me plaque contre le mur, mes seins sont écrasés contre ce dernier. Il caresse mes hanches et soulève ma robe. Je crie, je le sens à l’intérieur. Il n’y a qu’une chose que je peux me demander : est-ce qu’il aime cela autant que mon violeur?

 

Samedi le 8 février

J’ai oublié de faire une entrée. Je n’oublie jamais de faire une entrée, mais j’ai oublié de faire une entrée.  Avec ce qui est arrivé, j’ai complètement oublié de me consacrer à mon journal. J’ai mal. Je ne sais pas si le plaisir se trouve réellement dans la souffrance, mais je n’ai pas envie de jouir, j’ai envie de pleurer. Mes muscles me font mal. Il avait raison, cet homme, il avait raison, je méritais vraiment d’être violée. Il me traitait de salope. Peut-être que j’en suis vraiment une. J’ai aimé le sexe avec Féléor, j’ai aimé le sentir contre mon corps. J’ai honte. Ça coule entre mes jambes quand je pense à lui. J’ai encore plus honte.

 

Samedi le 8 février

Il y a des gens qui sont faits pour être vivants. Je ne pense pas que ce soit mon cas, il a toujours eu raison. Je suis une salope. Des fois, je réalise que c’est ainsi que je devais mourir. J’entre dans la cuisine, je place la lame sur mon poignet et j’ouvre les veines. Le sang est chaud. Il colle, il est poisseux. J’ai aimé le sexe, je ne mérite rien de moins que la mort. C’est samedi, et j’ai peur de vivre.

 

À propos de Phoebe

Je ne saurais pas dire à quel point ce journal est truffé de mensonges. Phoebe n’est pas morte en se suicidant, elle n’aurait jamais le courage d’attenter à sa propre vie. Elle est venue me voir dans la salle de musique. Ses cheveux bruns tombaient sur ses épaules, toujours mouillés, elle avait peur d’attraper une maladie. Je lui demandai ce qu’elle voulait alors que je nettoyais mes instruments. Tremblante, sa voix menaçait de se briser. Elle voulait retrouver son père, la vie avec moi ne lui plaisait plus. Je lui ai permis de le retrouver. Je la pris dans mes bras. Ma main droite passa sur sa fesse, la prenant comme un globe, alors que ma main gauche entoura son sein. Elle soupirait, s’abandonnait. Son entrejambe était d’une grande moiteur.

Phoebe est morte quand je lui ai fait l’amour. En l’étendant par terre, je sortis un couteau de ma ceinture, que j’enfonçai dans sa jolie fleur. Elle se resserra autour de moi comme si je la prenais par moi-même. Elle haletait. Je lui rappelais probablement son père. Je la prenais avec les armes du magasin de son père. Le sang coulait, elle n’avait jamais rien été d’autre qu’une vierge. La sueur coulait sur mon front alors que j’entamais des mouvements en elle. J’enfonçai la lame avant de la faire tourner dans ses entrailles, et elle n’hurlait que plus fort, se resserrant autour de la lame.

Phoebe a toujours été plus forte qu’elle ne le croyait. Le diamant, c’est quelque chose de fort. Il brille dans la plus grande noirceur, mais quand on ne le voit pas, on ne peut que le piétiner. J’ai ressorti le couteau de ses entrailles, en une fois. Je n’ai conservé d’elle que ses doigts, dans un petit coffre de nacre.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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E. wilhelmy.audree@outlook.com