Rien ne sert de courir…

J’ai raconté, un peu, la saga du titre de mon prochain roman. Aux dernières nouvelles, il allait s’intituler Sitjaq, merci à l’inuktitut. Pour toutes sortes de raisons, ce titre a encore changé (plusieurs fois). Il y a un mois, j’ai finalement tranché, mettant fin au débat entre objet-texte et objet-livre, contraintes littéraires et commerciales, préférences québécoises et françaises. Le titre du roman sera Le corps des bêtes. Je vous rassure: ça ne bougera plus.

J’ai choisi de modifier le titre pour plusieurs raisons. D’abord, Sitjaq, qui est un mot magnifique et le nom du lieu où se déroule mon récit, se prononce difficilement et suggère une opacité (trompeuse) du texte. Ensuite, ce titre-là est complexe à mémoriser. Un ami éditeur me soulignait que c’est un problème, lorsqu’on parle d’un livre, de ne pas se souvenir du titre. Il a raison. Et puis il faut aussi penser aux Français, qui, voyant un roman québécois qui porte un titre amérindien, feront des associations qui les induiront en erreur quant au lieu et au propos du texte. Mon récit ne se passe pas dans le Grand Nord, il n’aborde en rien les singularités du peuple inuit (comme le fait efficacement Nirliit, de Juliana Léveillé-Trudel, par exemple). C’est la dernière raison qui a justifié ce changement: utiliser un terme propre à une culture en particulier, ça ne me dérange pas à l’intérieur du roman (le territoire continue de s’appeler Sitjaq, et d’autres lieux portent des noms tirés des langues d’autres peuples), mais dans le titre, cela me semblait maladroit.

Le corps des bêtes fait référence à toutes sortes de choses dans le roman. J’en ai un peu parlé ici, mais je le répète: mes deux seuls critères personnels, pour le titre, étaient 1. L’esthétisme (la sonorité) et 2. La non-orientation de la lecture. Je voulais impérativement une expression ouverte, qui n’impose pas une lecture déterminée du texte, mais laisse au contraire toute la place au lecteur et à sa propre perception du récit. Le corps des bêtes fait ça. Il s’inscrit bien dans la suite logique Oss – Les Sangs – Le corps des bêtes, et il favorise la multiplication des interprétations.

Le corps des bêtes donc, paraîtra à la rentrée d’automne 2017 au Québec, à la rentrée d’hiver 2018 en France. J’en arrive maintenant à la deuxième partie de cette publication: le calendrier littéraire français. Le processus éditorial de ce roman est très particulier, parce que le travail avec Leméac et avec Grasset est simultané. La date de parution du texte était évidente pour le Québec (Leméac publie la grande majorité de son catalogue à l’automne, et il était clair depuis le début que le roman serait en librairie fin août/début septembre), mais la situation était complètement différente en France.

Il existe deux rentrées littéraires en France. La plus importante (et prestigieuse) est celle d’automne. Les Français veulent être publiés à ce moment. Plusieurs auteurs voient la parution de leurs ouvrages à l’automne comme un acte de foi de l’éditeur, et une marque de respect pour leur travail. Cette réaction s’explique très rationnellement: les quatre grands prix littéraires français sont attribués en octobre et en novembre (le Goncourt, le Femina, le Médicis et le Renaudot). Sauf exception, seuls les titres publiés à la rentrée sont considérés lors de la mise en nomination des œuvres. Ces prix jouent un rôle immense dans la reconnaissance des écrivains en France. On le sait, on en ressent les échos jusqu’ici. Pour les auteurs des textes retenus, les perspectives littéraires changent: explosion des ventes de livres, attention médiatique quintuplée, respect des pairs, cessions de droits à l’étranger, etc. Or les finalistes de ces prix sont tout au plus une petite vingtaine, cela à condition qu’aucune œuvre ne se retrouve dans plus d’une liste. Une vingtaine d’ouvrages sur plus de 650 titres publiés en 2016. 650 titres. De cela, il faut donc déduire que l’immense majorité des romans parus à l’automne recevront une attention minimale des médias, des libraires et, inévitablement, des lecteurs (si même une telle attention leur est accordée).

La rentrée hivernale, m’a-t-on dit, propose des titres plus « littéraires », c’est-à-dire un peu plus denses ou risqués. Comme le nombre de publications y est moindre, l’attention médiatique est plus facile à obtenir, et, les textes ont plus de chance d’intéresser les libraires (qui ne sont plus noyés sous une marée de nouveautés) et les lecteurs. Publier à l’hiver n’est sans doute pas aussi prestigieux, mais les auteurs se bousculent moins au portillon et leurs romans peuvent en sortir gagnants.

Je suis très franche sur ce blogue et j’ai tendance à expliquer en détails les différentes étapes d’écriture et de mise en marchée du texte. Celle-ci est importante en France. Le moment de publication du Corps des bêtes a été pesé et sous-pesé. Les enjeux sont les suivants: si le roman est en lice pour l’un des quatre grands prix (ou pour les autres, moins médiatisés), c’est une opportunité formidable. S’il est avalé par la rentrée et disparait dans la masse des autres livres, lorsque je publierai un prochain roman, deux ou trois ans plus tard, je ne pourrai plus m’appuyer sur le succès critique qu’a connu Les Sangs, car le délai entre la parution de Les Sangs (2015) et celle de cet autre roman (2020-2021) sera trop important. En choisissant de publier Le corps des bêtes à l’hiver, on me donne plus de temps pour m’inscrire dans le paysage littéraire français et pour y faire progressivement ma place. J’accepte cette lenteur, d’une certaine façon elle me rassure, elle me permet de retourner à l’écriture plus sereinement, sachant que je ne vivrai pas cette guerre de tranchées qu’est la rentrée d’automne et que j’aurai le temps d’accompagner mon roman au Québec avant de le suivre en France.

 

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