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Titrer

J’ai terminé mon roman. Quand je dis terminé, j’entends fini, relu, corrigé, lu encore par quelques lecteurs externes, approuvé par mon directeur littéraire et enfin envoyé à Grasset pour obtenir un OK final de leur côté (ayant déjà celui de Leméac).

Avec le point final du roman vient la partie la plus cauchemardesque de l’écriture, celle de coller un titre à un texte. Je ne suis pas bonne là-dedans. Je travaille tellement à garder l’histoire ouverte, à m’assurer que chaque lecteur pourra se l’approprier à son goût, qu’il pourra y trouver ce qu’il veut… donner un titre m’effraie et me fige chaque fois. Parce qu’il ne faut pas se leurrer: titrer, c’est nécessairement orienter la lecture. C’est choisir de tirer tel fil plutôt que tel autre, c’est décider de mettre de l’avant une intrigue et d’en laisser trois autres de côté.

Dans les cas précédents, ce n’est même pas moi qui ai trouvé les titres de mes livres. Oss, c’était l’idée de Marie-Josée Roy, qui a publié l’ouvrage. Les sangs, celle de Pascal, alors devenu mon directeur littéraire. Cette fois-ci, c’est moi qui ai choisi, mais ça reste un travail d’équipe.

D’abord, il faut savoir qu’il a fallu un mois avant qu’on trouve. Depuis mon retour de Rome, Pascal et moi nous sommes envoyés des titres à longueur de journée. On préparait le souper en se lançant des suggestions, j’y rêvais la nuit (sans doute que lui, non), je me suis fait des listes, des dessins, j’ai relu le texte à la recherche d’une expression, d’un terme utilisable, j’ai mis des amis-premiers-lecteurs sur le cas; ce n’était pas une bonne idée – trop de suggestions c’est pire que pas assez.

Cette interminable recherche m’a permis de comprendre une chose très importante du milieu éditorial. Pascal et moi sommes du côté du texte, nous avons été collés à lui si longtemps; les éditeurs sont du côté du livre: ils doivent voir à « l’après » du texte, non pas témoigner de l’expérience de « l’avant ». Les premiers titres que nous avions retenus Pascal et moi étaient trop abstraits en regard de l’intrigue, du lieu, de l’ambiance; ils ne convenaient pas dans une perspective de mise en marché du livre. C’est certes frustrant de devoir composer avec cet impératif-là, mais il faut partie de la réalité du travail littéraire. Je me suis tout de même entêtée pour trouver un titre qui collerait au texte et au travail (un peu maniaque) que j’ai fait sur l’univers de mon roman.

Aucune des expressions, aucun des mots inclus dans le texte ne convenait. Pour arriver à quelque chose d’intéressant, il a fallu que j’ajoute une nouvelle dimension au récit, que je fasse du lieu un personnage à part entière, avec son nom comme les autres protagonistes. Ce n’était pas un ajout difficile, le territoire est un personnage dans ce roman, sauf qu’avant, il ne portait pas de nom. Ce travail de fou pour trouver un titre m’a permis de le baptiser.

Sitjaq. Ça veut dire plage, en langue inuit. Mon roman ne se passe pas dans le Grand Nord. Il ne parle pas des peuples autochtones du Canada. Mais comme j’aime créer un univers atemporel, insituable, j’aime mélanger des mots et des noms de toutes les cultures. L’un de mes personnages s’appelle Osip Borya. Osip, c’est la forme russe de Joseph. Comme Sitjaq (plage), ce nom-là aussi a un sens dans le texte, puisqu’Osip, comme le Joseph biblique, élève des enfants qui ne sont pas les siens. Et puis il y a des noms d’endroits aux sonorités asiatiques (Nan Mei), anglophones (Marydale), françaises (Lastaigne), et encore plusieurs autres qui empêchent de situer le texte. Sitjaq, donc, se mélange bien à cet univers-là.  C’est la dureté du territoire en même temps que sa beauté. C’est la puissance de la plage.

Il aura fallu un mois pour que je donne cette nouvelle dimension au texte. La recherche du titre m’aura permis d’incarner davantage le territoire qui soutient le roman. Je ne sais même pas si Sitjaq sera retenu par les éditeurs. Mais il est le premier titre qui, je crois, satisfait autant à leurs exigences qu’aux miennes.

Sitjaq.

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écrivaineWILHELMYAUDRÉE

Écrivaine québécoise née à Cap-Rouge (Québec) qui habite Montréal.

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